Daniel Mendelsohn – Si Beau, si Fragile (trad. I.D Taudière) – Flammarion

Le danger du recueil de chroniques c’est de mettre en lumière certaines marottes  et petites obsessions de l’auteur. Alors, malgré la qualité de beaucoup de critiques, la finesse des analyses, l’érudition et la lumineuse affection pour  l’histoire et l’art antiques, le lecteur peut se focaliser sur les mauvais moments passés sous le feu d’un critique qui semble parfois trop militant pour être juste, trop auto centré, qui semble avoir oublié que les grecs n’appréciaient guère ceux qui s’oublient dans l’hybris. L’autre problème que m’a posé la lecture du recueil de Daniel Mendelsohn, c’est l’aspect daté de certaines chroniques, qui pourtant ont toutes été écrites dans la dernière décennie. Et particulièrement passionné par la culture et la pop culture made in US, ce n’est pas la méconnaissance des sujets présentés que j’ai eu l’occasion comme beaucoup de découvrir, merci le câble. Non, il s’agit vraiment d’une sensation de chroniques vieillottes et devenues inintéressantes, peut être une erreur dans le choix des chroniques, puisque celles qui sont présentées dans le recueil l’ont été pour « être comprises » par le public européen. A l’issue de cette lecture, la sensation est donc mitigée. L’auteur est brillant, parfois drôle, pas très souvent d’ailleurs, mais parfois il donne l’impression de porter des œillères toutes aussi serrées que celles de certains chroniqueurs de Fox News.

Si beau, si fragile, la rencontre de la beauté et de la tragédie, l’exigence et la finesse des poètes antiques face aux grosses machines un peu trop simplistes de notre furieuse modernité. C’est cette conjonction, ce délicat équilibre que l’écrivain et critique Daniel Mendelsohn recherche dans ce qu’il voit et lit dans le cadre de son activité principale, celle pour laquelle il est le plus connu aux Etats Unis, la critique littéraire, théatrale ou cinématographique. Sa culture le sert particulièrement il faut le reconnaitre, car pouvoir offrir une analyse de l’héroïsme et du courage au travers d’œuvres post 11 septembre, comme Vol 93, navet patriotique criard et larmoyant, ou The World Trade Center, encore plus patriotique, encore plus larmoyant et encore plus criard. Ici l’auteur nous régale avec une comparaison avec l’œuvre d’Eschyle Les Perses, rappelant que la tragédie ne consiste pas à faire appel aux sentiments basiques de l’homme mais bien à son sens du tragique, de la complexité du monde et de l’inéluctabilité des évènements et de la course du temps.

Et ils sont nombreux les articles faisant référence à l’art délicat que les grecs maîtrisaient à merveille et qui rappelait constamment tant la fragilité des hommes que la difficulté des choix et la complexité des situations. Bon ou mauvais, noir ou blanc, les grecs avaient compris l’inanité de tout ce qui est binaire. Et C’est dans ces chroniques que Mendelsohn est le plus piquant et le plus pertinent.

Malheureusement, le critique se veut parfois militant, militant de la cause gay, ce qui est sans doute parfaitement légitime mais qui devient trop subjectif pour être probant. C’est dans l’analyse du film de Ang Lee, Brokeback Mountain, adapté d’une nouvelle d’Annie Proux, grande spécialiste de la peinture de la solitude et de la détresse des hommes du grand ouest, loin, très loin de l’image du cow boy a gros bras et crachat et autre « yep m’dame », que cette subjectivité est la plus problématique. Mendelsohn veut voir dans son film un manifeste de l’amour gay, spécifiquement gay, totalement gay. Le propos est certes brillant mais rapidement il devient fermé, obtus, réduisant le chef d’œuvre de l’écrivain et du cinéaste à une bluette communautaire.

En fait, c’est dans l’analyse littéraire que l’auteur est le plus pertinent et le plus abouti. Méchant avec le livre comme produit de l’année, il devient lyrique lorsqu’il parle d’Henry James, de Truman Capote, de Virginia Woolf ou de Michael Cunningham , Philip Roth  ou d’Oscar Wilde, mais aussi de ses chers grecs Thucydide, Eschyle ou Homère. Les chroniques cinéma, même lorsqu’il regarde le renouveau du film en toge dans l’industrie hollywoodienne, semblent, elles, moins pertinentes, peut être parce que les films choisis ne sont guère passionnant et aussi éloignés de l’esprit de la tragédie, que Fox News du journalisme d’investigation. Malgré les petites réticences sur les chroniques trop ouvertement gay oriented qui perdent de leur pertinence, et l’aspect daté de certains textes, la lecture de ce recueil donne une bonne vision de la culture de masse aux Etats Unis et une lecture plaisante de la culture plus exigeante, notamment littéraire. Si Beau, si Fragile, l’équilibre était difficile à tenir, même pour un spécialiste du théâtre grec.

Sur le site de l’auteur (en français)

Sur le blog de Didier Jacob, une interview de l’auteur

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