Laurent Mauvignier – Ce que j’appelle oubli – Editions de Minuit

J’avais détesté les Hommes, cette histoire de petits soldats que la guerre rend méchants, méchants. Avec ce très court roman, librement adapté d’un fait divers, je comprends mieux l’enthousiasme que provoque cet auteur. Ce que  j’appelle oubli est un chef d’œuvre d’intelligence, de concision et d’humanité. Le souffle de cette longue phrase, ce dernier souffle dit la tragédie de celui qui se trouve confronté à la folie qui saisit d’autres hommes. Ce que j’appelle oubli est aussi un rappel à notre mémoire si vite oublieuse, gavée jusqu’à plus soif de faits divers toujours plus tragiques, toujours plus soluble dans la folle sarabande de l’actu immédiate. Mauvignier maîtrise d’un bout à l’autre ce souffle, ce cri qui n’est jamais venu, cette révolte qui n’a pas eu le temps de naitre. Un roman magistral.

Un jeune homme entre dans un supermarché, à Lyon, mais ce pourrait être un supermarché n’importe où, ces temples de la consommation de masse où se bousculent jour après jour des milliers de zombies, accrochés à leur caddie. Il est là par hasard, il ne sait pas quoi faire, il zone, il traine, il s’ennuie, il a soif. Alors il entre dans le temple et se saisit d’une des nombreuses canettes qui narguent les assoiffés. Juste une, pourquoi pas une. Mais il a oublié, notre assoiffé de hasard, que les temples de la consommation sont désormais gardés par des hommes dressés comme des chiens d’attaque : grogner, grogner, grogner et puis un jour mordre, et puis un jour tuer.

Quatre hommes, quatre mastards, en costume, armés du droit des chiens de garde. Ils l’attrapent, notre assoiffé, ils se moquent, puis ils le trainent vers…vers là-bas. Un lieu, un endroit, un trou dans l’espace de la raison. Là, ils vont gifler, puis taper, puis frapper. Des coups, toujours plus, toujours plus, toujours plus. Et un corps qui finit par se recroqueviller, pour offrir moins de d’espace pour les coups. Mais les coups ont déjà fait leur effet. L’homme se meurt, l’homme est mort.

Que vaut la vie d’un homme demande le narrateur, voix surgi du néant, voix du mort, voix de la désincarnation, du destin fracassé pour rien ? Une bière, un pack de bières, six, douze ? Que vaut la vie d’un homme dans ces temples de la consommation où nous passons sans rien voir d’autres que les codes barres de la malbouffe que nous poserons sur nos tables jour après jour. Que vaut la vie de ces gardiens du temple, dressés pour mordre, mordre, mordre, puis tuer sans qu’on sache ce qui les fait basculer brutalement dans la folie sanguinaire ? Faut-il leur trouver des excuses ? Les comprendre ? Comprendre leur propre détresse ? Ne sont-ils finalement que les armes prêtes à faire feu d’un système de haine et de rejet ?

Laurent Mauvignier ne donne aucune clé, ne répond à aucune question. De là victime on ne sait que ce qu’elle dit dans un souffle à son frère, « j’ai profité de la vie, j’ai aimé, touché, baisé ». Des meurtriers il ne livre que quelques détails physiques qui fondent davantage encore les quatre hommes dans le groupe des « vigiles ». Mais on est happé par ce dernier souffle, il devient le nôtre, physiquement le texte est même éprouvant. Une réussite absolue. Un hommage à une victime, à une de ses si nombreuses victimes des moments de folie qui s’allume dans le cœur des hommes. Un texte inoubliable.

Sur le site de l’éditeur

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Une réflexion sur “Laurent Mauvignier – Ce que j’appelle oubli – Editions de Minuit

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