Pap Ndiaye – La condition noire essai sur une minorité française – Folio actuel

Un essai remarquable, sans doute l’un des premiers aussi adressé directement au grand public, qui permet à chacun de mieux comprendre les mécanismes historiques de la discrimination, la permanence de cette discrimination dans  la société contemporaine et la manière dont les noirs dans leur ensemble réagissent à ces états de fait. Pap Ndiaye, en sociologue, historien et américaniste raconte la longue et souvent, trop souvent, douloureuse histoire d’une population aussi diverse. Car si le noire est une couleur, ou pas d’ailleurs c’est selon, il est devenu pour des millions d’hommes et de femmes un stigmate qui a permis à l’homme de couleur blanche de s’affranchir des règles d’humanité et de devenir un barbare sans conscience. Loin d’être une plainte victimaire dans la ligne de l’histoire mémorielle et communautariste, cet essai regarde le passé, analyse le présent et décrit une situation sociale qui aujourd’hui encore, défavorise les noir(e)s de France. Face à la parole « libérée » d’un Zemmour ou autre avatar, l’intelligence lumineuse de Ndiaye nous permet de découvrir une histoire riche, notre histoire à tous.
L’essai s’ouvre par une courte nouvelle de la sœur de l’historien, Marie, magnifique prix Goncourt 2009, avec l’éblouissant Trois Femmes Puissantes. Une nouvelle qui trouve un écho dans un témoignage cité dans la conclusion du livre : être noir, c’est expérimenter très vite la peur de la différence. Si nos traits sont communs, si le sang qui coule dans nos veines est rouge, nos couleurs s’affrontent dans la peur et parfois encore le rejet. Sans remonter aux racines bibliques de cette haine de cet autre de couleur noire, Pap Ndiaye nous invite à regarder à partir du XVIIIè siècle, la situation réelle d’une population diversifiée, mais unit dans l’imaginaire de l’homme blanc par son phénotype noir. Une fois l’esclavage enfin aboli au milieu du XIXè siècle, l’heure n’était pourtant pas encore venue du triomphe de l’universalisme si chèrement vendu par les républicains. Une nouvelle « hiérarchie » se mettait en place entre « nos » populations noires des Antilles, et les populations noires issues des colonies. Cette hiérarchie artificieuse fait qu’aujourd’hui encore, comme le montre particulièrement bien l’essai, il ya un fossé entre les deux populations, une rupture dans leur regard sur eux-mêmes. Car rien n’est moins uniforme que ce noir que certains de nos intellectuels agitent comme un chiffon rouge sous le nez des « français de souche ». Faisant le parallèle avec la situation aux Etats Unis Pap Ndiaye explique très bien qu’il n’existe pas d’identité noire, mais des identités noires et métis.
Ces identités que les américains ont codifié lors de l’esclavage en fonction de la « quantité » de sang noir dans les veines des esclaves, ont longtemps été compliquées à vivre au quotidien, avec des tentatives pour s’éclairer la peau à coup de produits chimiques. La fierté mélanique, la fierté d’être noir n’est d’ailleurs pas totalement acquise comme le montre la persistance d’un imaginaire où les noirs pour être célèbres doivent être « raisonnablement » noir. Noir mais pas trop.
Et comment pourrait-il en être autrement quand toute une histoire est construite en négatif ? De l’esclave au colonisé, du tirailleur sénégalais au grand sourire enfantin au diplômé condamné à n’être qu’un vigile, le parcours des noirs de France n’a toujours pas trouvé d’issue dans la normalité. On oubliera les propos niaiseux du petit Zemmour, mais on ne peut oublier la réalité qu’être noir c’est avoir plus du risque d’être contrôlé au faciès, regardé comme un fauteur de trouble, un sauvageon, retoqué en entretien pour cause de trop grosse concentration mélanique ou sorti de sa voiture et jeté au sol, parce qu’un noir qui conduit un BM, il l’a volé ou c’est un dealer.
Si la situation tend à s’améliorer, elle s’améliore fort lentement. Et la difficulté de trouver en France une communauté noire forte et unie, n’aide sans doute pas à faire bouger les choses, pour ceux qui sont socialement les plus fragiles. Car si les jeunes diplômés noirs trouvent en Angleterre un asile où exprimer pleinement leurs talents, cette fuite d’une élite qui pourrait inspirer tous les autres, ralentit le processus de normalisation.
Il y a aujourd’hui des organisations, des solidarités qui se mettent en place et qui permettent aux noirs de France de devenir une minorité visible en permanence et pas seulement lors des émeutes de banlieues, mais les résistances sont encore trop fortes et surtout la discrimination peut s’exprimer avec beaucoup trop de facilité pour qu’on puisse enfin parler d’égalité. La « communauté » noire subit ce que subissent d’autres minorités, elle est soumise aux mêmes pressions et aux mêmes camouflets, est ce une raison pour ne pas dénoncer ce fait constant et chercher à nier les évidences. Il y a dans ce pays un retour du refoulé qui permet à tout un tas d’excités de stigmatiser, de pointer du doigt, d’aboyer. Le CRAN et la Halde font leur travail aussi bien que possible, mais c’est finalement à chacun de nous d’aller vers l’autre, de ne pas considérer sa différence avec terreur ou mépris, mais avec curiosité et envie. Sur France Culture, une émission racontait le quotidien d’hommes et de femmes noires soumis à la pression discriminatoire, et le moins qu’on puisse dire, c’est que ces témoignages laissaient un goût amer, celui du racisme brut, stupide, vulgaire, un racisme qui désormais trouve des échos dans les plus hautes sphères de l’Etat français et dans chez des intellectuels devenus pyromanes. L’essai de Pap Ndiaye, publié en 2008, nous permet de rendre aux hommes et femmes noirs leur place dans notre société, dans notre histoire et dans notre avenir. A lire absolument.

Sur le blog de Patrick Lozès

 

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