Kamila Shamsie – Quand blanchit le monde (trad. Karine Lalechère) – Buchet Chastel

Une fable sur l’impossibilité de faire se rencontrer les mondes. Un texte sublime sur la tragédie de ceux qui osent franchir les frontières et s’affranchir des règles communes. Un récit bouleversant sur le destin de ceux qui osent  espérer et croire que l’homme peut apprendre. De Nagasaki sous la cendre atomique à la prison américaine de la honte, plus de soixante ans d’histoire pour une famille étrange composée d’une survivante, d’un homme perdu, d’un enfant sans patrie. Du Japon aux Etats Unis en passant par l’Inde et le Pakistan, une histoire bouleversante où l’amour et l’amitié échouent à briser les murs de la haine et du ressentiment. Détail intéressant, on découvre un autre village de la désormais célébrissime ville d’abbottabad. C’est aussi une leçon d’histoire pour ceux, nombreux semblent-t-ils, qui pensent que l’histoire a commencé le 11 novembre 2001.

Japon, 1945, le 9 août. Un couple étrange. Konrad Weiss est allemand, il est venu il y a bien longtemps découvrir le Japon. Hiroko Tanaka est japonaise, elle est amoureuse et pour saluer la demande en mariage de son cher Konrad, elle porte ce matin là, un splendide kimono de soie, sur lequel de grands oiseaux blancs semblent prendre leur envol. Un envol terrassé par un éclair blanc et une chaleur dévorante. Comme pour échapper à cette apocalypse, les oiseaux blancs semblent se réfugier dans la chair d’Hiroko qui survit, tandis que Konrad disparait, vaporisé sur les pierres de la cathédrale de Nagasaki. Tant de morts, tant de victimes « innocentes », sacrifiées sur le grand autel de la guerre et de la « stratégie » militaire.

Hiroko ne supporte pas son nouveau statut de survivante, elle ne veut pas être réduite à un mot porteur de toutes les culpabilités, de toutes les souffrances, de tous les mépris. Elle fuit le Japon, quitte le seul monde qu’elle ait toujours connu pour l’Inde, Delhi, le Raj, à quelques semaines de la partition, à quelques semaines de l’éclatement et d’une guerre qui dure encore entre des communautés dressées pour se hair. Là elle retrouve Ilse, la sœur de Konrad. Elle découvre le petit monde racorni et replié de la colonie et l’autre visage de l’Inde, celui d’un jeune musulman, Sajjad, auprès duquel elle découvre une autre Inde, millénaire, riche, grandiose. Entre ces deux mondes, les passerelles sont minces et trop fragiles. Hiroko choisit Sajjad et un avenir incertain, dans un pays inconnu, à jamais séparé de son pays natal.

Au Pakistan, ils construisent leur vie. Hiroko découvre des amies japonaises à Karachi et Sajjad gère son entreprise de savon. Après une fausse couche, le couple semble destiné à ne pas avoir de descendance. Pourtant à presque quarante ans, Hiroko tombe enceinte et accouche d’un garçon, Raza Konrad Ashraf. Un enfant de mondes multiples, dont les horizons sont pourtant rapidement bornés par les autres, ceux qui ne voient pas la richesse de ses origines, mais juste la malédiction de sa mère et l’exil de son père. L’enfant grandit, trouve une place mais sent malgré tout qu’il n’est pas tout à fait comme les autres, et malgré tout l’amour de ses parents, cette sensation le heurte. Dans les années 80, l’invasion soviétique en Afghanistan galvanise une jeunesse qui a vécu déracinée, dans des camps, toujours plus nombreux, toujours plus insupportables. Unis contre les soviétiques cette jeune afghane et pakistanaise, qui s’est si longtemps haie, est manipulée par l’autre force, les Etats Unis qui croient voir dans cette aire géographique, un terrain de jeu pour leur guerre froide.

Hiroko, Sajjad et Raza tentent d’échapper à l’inexorable vague de violence, mais partout, elle semble devoir les rattraper. Lorsque l’Inde et le Pakistan se lance dans la course au nucléaire, Hiroko fuit, portée par les ailes des oiseaux pris dans sa chair. Elle retrouve Ilse à New York. Avec sa vieille amie, elle redécouvre la légèreté qui semble animer le peuple américain. Raza lui travaille pour une de ces nombreuses sociétés de sécurité qui partout dans le monde supplée la CIA, au nom du libéralisme et de l’externalisation des coûts. Les attentats du 11 septembre vont venir une fois encore briser l’élan. Hiroko découvre que derrière la bonhommie les américains sont aussi fermés et craintifs que les autres et que leurs réactions deviennent alors ,. La bonne conscience elle mène au pire et inéluctablement tous ceux qui ne sont pas identifiables, deviennent soupçonnables, puis ennemis potentiels, que l’Oncle Sam a encore une fois le droit de faire disparaître dans un souffle blanchi.

Ce récit de toute beauté, nous rappelle que l’histoire ne peut se vivre qu’en écoutant les multiples voix qui la composent. La complexité devient alors humanité et permet de repousser la peur. Hiroko, Sajjad et Raza ont tenté de repousser la peur, mais seuls au milieu des multiples tempêtes, ils ont fini par sombrer et par regarder en face la gueule béante du monstre tapi en chacun, la peur de l’autre.

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