Boubacar Boris Diop – Murambi, le livre des ossements – Zulma

« avec toi de tout coeur… courage…je t’aime fort »

Contrairement à ce que disait le philosophe Adorno, la poésie et la fiction sont peut être les seules véritables biais pour exprimer l’abomination d’un crime de masse, un génocide. Sur le Rwanda, on semble n’en jamais finir avec  l’horreur : celle du génocide lui-même qui pendant trois mois transforma le pays des mille collines  en  charnier à ciel ouvert, celle de mépris, du silence et du négationnisme qui en France, comme dans le reste du monde accueilli, cette « nouvelle guerre ethnique », celle des mensonges et du déni que brandissent une armée française inhumaine et lâche dans son indigne opération Turquoise, et enfin celle du mépris de l’ancien « patron blanc » pour les nouvelles autorités de Kigali. Boubacar Boris Diop, écrivain sénégalais, n’est pas une victime, ni un témoin du génocide du printemps 1994, mais après avoir écouté les témoignages de bourreaux et des victimes, eu accès aux dossiers  et compris l’ampleur du drame, la barbarie, la folie, la lâcheté, la peur et l’incrédulité. Un roman bouleversant

Ce livre a une étrange histoire. A l’origine, des écrivains africains viennent s’installer à Kigali à la fin des années  90, pour entendre le murmure des victimes et porter partout témoignage du génocide. Au bout de deux ans, les hommes et les femmes réunis à Kigali sous le regard méfiant du nouveau pouvoir issu de la victoire du FPR, livrent des romans étranges, hantés par le réel, par des personnages dont les masques dérobent les traits du visage mais pas ceux de leurs âmes. Pour Boubacar Boris Diop, ce sera le souvenir d’un massage, celui de Murambi, petite ville, comme tant d’autres, où les tueurs après de longs mois de palabres et d’appels au meurtre, commencent leur « travail » avec méthode, avec une infernale méthode.

Des victimes, de rares survivants, des bourreaux ordinaires, des maîtres d’œuvre, et dans l’ombre, les soldats de l’armée française, obéissants comme des chiens sans conscience. Le roman est aussi celui d’une mémoire, une mémoire incomplète, celle d’un fils de notable, supposé héros de la lutte contre la violence des hutus envers les tutsis, un homme revenu d’un long exil à Djibouti et qui souhaite comprendre. Il rencontre ses amis d’enfance qui portent sur leur corps même les stigmates du génocide et en retournant sur les lieux de son enfance il découvre que lui, le rwandais de la diaspora est à la fois victime et bourreau. Un pied dans le sang, un pied dans la cendre.

Alternant la voix des assassins et celles des victimes, des résistants, Boubacar Boris Diop nous donne à voir la totalité du génocide. Car partout dans le pays, les massacreurs et les victimes se sont croisés dans les mêmes circonstances. Murambi, à Kigali, à Butare, des jeunes abreuvés de haine et de bière, manipulés et commandés par des officiels en costume et lunettes noires, sous le regard sans éclat des soldats français, ont massacré, violé, pillé, massacré, violé, pillé dans les maisons, dans les rues, dans les églises, les hôpitaux, dans les bois, indifféremment les femmes, les enfants, les hommes, les vieillards. Les interahammwés contre les inyenzi, les forts contre les faibles, les machettes contre les chairs. D’autres témoignages sont venus, d’autres récits, dont le formidable travail du journaliste français Jean Hatzfeld, mais ce récit rappelle avec beaucoup de force, que dans les coulisses, un vieillard à la voix âpre et au cœur sec pouvait déclarer que « dans ces pays-là, un génocide ce n’est pas très important » et que l’armée française jouait au volley ball sur les charniers en toute connaissance de cause. Plus jamais ça ? …

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s