Une séparation – Asghar Farhadi

Il faut vivre dans un étrange pays pour que la raison première d’un divorce soit le désir trouver une autre terre pour s’épanouir. Il faut vivre un étrange mariage pour que les deux parties restent sur leur position par orgueil  blessé et par peur de faire le geste qui engagerait, qui sauverait peut être. Il faut vivre dans un étrange pays pour qu’une telle situation débouche sur un enchainement de drames qui mèneront tous les protagonistes devant la justice, au cœur d’un maelstrom de mensonges et de demi-vérités qui briseront les plus innocents. Mais est ce vraiment lié au pays où ces gens vivent ?

Ours d’or à Berlin, Ours d’argent pour les acteurs, le film de l’iranien Asghar Farhadi n’est pas un film dissident, la censure iranienne ayant donné toutes les autorisations nécessaires. Pourtant certains moments sont particulièrement provocants pour le pouvoir, comme cette scène au début  du film, où la nouvelle femme de ménage appelle les autorités religieuses afin de savoir si elle peut laver et changer un vieillard de 80 ans, atteint d’Alzheimer. Ou lorsqu’elle refuse de jurer sur le Coran pour valider un mensonge malgré les pressions de ses pourtant bigots mari et belle-sœur. Mais ce n’est pas tellement cela qui est intéressant, on sait depuis longtemps que les censeurs sont beaucoup moins malins qu’ils ne croient ou simplement qu’ils ne voient pas tout. Ce qui est remarquable dans ce film c’est la formidable étude de mœurs, la confrontation entre une famille bourgeoise de Téhéran soumise à la pression sociale, à l’incapacité de dire les sentiments et aux tracas du quotidien, et une famille pauvre, soumise aux fureurs des créanciers, à la difficulté d’être un travailleur pauvre, à Téhéran comme partout ailleurs. Ces deux mondes qui se croisent par hasard vont entrer en collision. Le riche soupçonnant le pauvre de malhonnêteté et de mauvais traitements envers un vieux père malade, le pauvre trouvant dans sa dignité bafouée un formidable réservoir où ressourcer sa colère devant un traitement indigne et une violence qui a provoqué une fausse couche.

Très vite, des failles apparaissent dans chaque témoignage, mais englués dans leurs certitudes et devant la pression d’une machine judiciaire omniprésente, ils sont contraints d’ajouter aux mauvaises interprétations les mensonges  et bientôt les mensonges des autres, pris en otage par cette crise qui devient vite une guerre de classe.

Asghar Farhadi met avec beaucoup de finesse et une grande humanité les rapports entre un fils qui a du mal à s’en sortir avec le quotidien, après le départ de son épouse, et un père dont le cerveau et la mémoire battent désormais la campagne. Il y a aussi l’amour profond entre le père et la fille, une histoire filiale simple sur deux générations où l’on voit la générosité du fils et du père, mais aussi son incapacité à dire le mot qui sauverait son mariage et ressouderait sa famille.

Son portrait du couple de travailleurs pauvres est tout aussi beau, avec cette épouse aimante et pieuse qui tente de sauver son mari des créanciers et de lui-même, l’amour maladroit d’un mari fragile qui dans sa colère tente de faire valoir son droit au respect, un droit pour lui, comme pour son épouse.

Dans ce récit d’un enchainement de catastrophes, c’est bien l’incompréhension et l’absence de dialogues entre deux classes désormais irréconciliables qui nous sont présentés. C’est sans doute pour cela que ce film iranien connait un tel succès un Occident, car il est de tous les temps et de tous les pays et particulièrement de notre Occident où cette lutte est désormais au cœur de nos vies.  Un film de toute beauté, où on profite de cette langue persane, éblouissante de douceur, de fluidité et de grâce. A voir et à revoir surtout en ces heureux temps modernes où on réclame des bombes pour détruire les dictatures, sans jamais penser aux populations civiles prises entre le marteau et l’enclume.

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