H.G.Adler – Un voyage (trad. Olivier Mannoni) – Christian Bourgois

Le roman de H.G. Adler est bouleversant, unique probablement dans l’univers des récits de témoignages de victimes de la Shoah. Unique par le ton, entre ironie et poésie. Ironie envers les « héros », ceux qui ont vu leur humanité réduite à  néant par cette épidémie dont personne n’avait pris la mesure et qui se répandit plus vite et de manière plus étrange que n’importe quelle maladie, et poésie dans le récit du voyage des « Interdits » ces millions d’hommes et femmes touchés brutalement par de si nombrables interdits que le droit devint pour eux, l’exercice de l’injustice. Le récit de Adler est à la fois autobiographique, puisque sous les traits du narrateur et de Paul, il parle du destin tragique de son épouse et de la famille de celle-ci et de son propre voyage ; mais il est aussi, surtout peut être, une œuvre romanesque majeure, puisque destinée à toute l’humanité, à chacun de nous, capable de trouver « ce centre, ce lieu immobile d’où émane le repos ».

Des premières lois antisémites à la libération des camps par des garçons incapables de comprendre la tragédie dont ils étaient les premiers témoins, l’écrivain pragois nous emmène dans un voyage, celui des ceux qui du jour au lendemain devinrent ceux auxquels la nouvelle « Loi » prohibait même d’espérer. Interdits de travailler, interdits de se promener, interdits de nourritures, interdits respirer le même air que leurs anciens voisins et amis. Interdits. C’est ce que devinrent ces millions d’âmes au rythme de la virulence d’une épidémie jamais rencontrée dans l’histoire humaine.

Le voyage commence bien sûr par l’exil, la privation de son lieu de vie, la réduction des souvenirs de toute une vie et des vies de ceux qui étaient venus avant, des espoirs de ceux qui venaient de naître, à de simples déchets, de choses sans importance qui devaient tenir dans une valise qui finirait abandonner sur un quai. Les exilés sont poussés vers un nouvel enclos, un lieu où le droit et la loi consistent en une liste toujours plus longues d’interdits, conduisant des hommes et des femmes en bonne santé au seuil de la mort, afin qu’ils puissent y glisser sans  bruit, sans cri, sans espoir. Alors la mort hygiénique peut venir, une mort dont le génie des « héros » peut s’enorgueillir.

Malgré les défaites infligées par les dieux de la guerre, les «héros » au prise avec leur effroyable maladie poursuivent leur chemin barbare et poussent devant eux les Interdits pour les réduire au néant, leur interdire jusqu’au souvenir qu’on doit aux morts.

A travers le récit du destin d’un médecin, de son épouse, de la sœur de celle-ci et de leur fille, l’auteur nous parle de sa propre histoire, mais aussi des histoires particulières de ces millions d’hommes, de femmes et d’enfants disparus, martyrs de la folie d’un peuple que rien ne semblait appeler à une telle infamie. Ce qui est exceptionnel dans ce récit, c’est la douceur qui en émane, malgré la folie, malgré la brutalité, malgré l’ironie. On sent, on comprend que l’auteur a puisé dans ce centre, dans son lieu immobile, la voix unique qui donne à sa propre tragédie, une dimension universelle. A l’opposé de la description clinique de Primo Levi, le texte d’Adler trouve des échos presque poétiques, dans la description du voyage vers le ghetto ou dans le destin de tendre et si fidèle Zerline. Un texte bouleversant, unique.

Sur le site de l’éditeur

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