Carole Martinez – Du domaine des murmures – Gallimard

Un roman très réussi sur un sujet pourtant un peu casse-cou, le destin d’une adolescente emmurée volontaire de la fin XIIè siècle. On peut trouver plus funkie je vous le concède. Mais Carole Martinez mène brillamment sa narration. L’usage  du « je » redonnant sa chair à une femme qui a décidé de se retirer du monde des vivants permet d’éviter les lourdeurs et le côté trop brutalement décalé par rapport à notre modernité. Le destin de cette jeune fille qui préfère mourir au monde plutôt que d’accepter de n’être qu’un peu de chair entre les mains des mâles est raconté avec beaucoup de finesse et de poésie. Elle permet également de rappeler l’attrait qu’exerça l’Eglise et ses différents refuges pour des femmes de la noblesse qui à certains égards avaient moins de valeur que les chevaux de combat.

Esclarmonde, fille d’un petit seigneur de la comté de Bourgogne, se voit contrainte d’épouser le fils cadet du suzerain de son père, afin de conforter les alliances et de caser un cadet trop encombrant. Le garçon est certes beau, mais violent et sans égards pour les femmes qu’il prend comme tous les soudards de son temps. Pour échapper à cet ordre, la jeune fille de quatorze ans décide de se consacrer au Christ, en devenant une de ces nombreuses emmurées vivantes, moitié saintes, moitié folles qui font florès dans toutes les villes du royaume. Emmurée vivante, mise au tombeau de sa propre volonté et en pleine jeunesse, cela peut sembler excessif, mais pour bien des femmes de la petite ou moyenne noblesse, c’était devenu le seul moyen d’échapper à un destin de matrices échangés, vendues, mortes en sursis à chaque nouvelle grossesse.

Le geste de la belle et tendre jeune fille provoque l’admiration, puis la fascination, l’adoration des paysans, mais également la rage froide d’un père trop attachée à sa fille et qui voit dans ce geste la plus terrible des trahisons. Mais si Esclarmonde a choisi d’être enterrée vive dans une cellule en terre battue, elle n’a pas choisi, comme tant d’autres, le silence. Elle parle avec ses visiteurs, leur apportant le secours de ses prières et de sa compréhension. Elle intervient ainsi directement sur le destin de ceux et celles qui l’entourent, provoquant bien des jalousies et des méfiances. En ces temps, il n’y a jamais loin de la pureté à l’hérésie, de l’amour des foules à leur folie meurtrière.

Carole Martinez réussit le tour de force de nous rendre accessible, compréhensible, cette jeune fille d’une époque si lointaine qu’elle nous semble improbable. Esclarmonde voit se dérouler sous ses yeux les bruits et les fureurs d’un temps ou religiosité fervente et superstition, manipulation et calculs politiques se déploient au coeur des plus humbles masures. Sans pathos et sans misérabilisme, elle rappelle que ces jeunes exaltées payaient souvent bien cher le désir lumineux d’un instant, car la vie de ces mortes vives était souvent particulièrement misérable et la dégradation physique et mentale rapide. Une roman de passions dévorantes et d’inexorables agonies, digne des grands contes médiévaux.

Sur le site de l’éditeur

 

Publicités

2 réflexions sur “Carole Martinez – Du domaine des murmures – Gallimard

  1. J’ai lu il y a quelques temps Les Misérables de notre cher Hugo, où l’on croise une de ces fameuses emmurées. Du coup cette chronique m’a vraiment donné envie de lire et de découvrir l’existence de ces filles, le pourquoi, le comment. Effectivement, ça n’a pas l’air très funkie, mais intéressant 😉 !

  2. Pingback: Du domaine des murmures-Carole Martinez | mademoiselleorchidee

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s