Alexis Jenni – L’art français de la guerre – Gallimard – Prix Goncourt 2011

Un premier roman magistral, dans lequel l’auteur, Alexis Jenni mêle avec beaucoup de finesse, une poésie fine et délicate et l’une des prose les plus crue sur la guerre, les guerres que la France a mené dans ses colonies après l’humiliation de l’occupation allemande. Il frappe là où ça fait  mal, rappelant encore et encore à quel point les deux guerres qui ensanglantèrent l’Indochine et l’Algérie furent le fait d’un peuple trop sûr de sa force, pour comprendre la faiblesse de son regard et de son intelligence humaine. Chaque phrase est ciselée, brillante, mi pamphlétaire, mi affectueuse pour ces hommes trompés et jetés dans des conflits sans gloire. Il n’attaque pas seulement les icônes, il attaque aussi ce nouveau politiquement correct qui veut que les colons étaient finalement bien gentils. Sans leur refuser la gentillesse, Jenni les place devant le miroir trouble de leur inhumanité et de leur froideur. Brillant et glaçant, un des grands chocs de cette rentrée littéraire.

Lorsque le narrateur rencontre Victorien Salagnon, il va mal, il hésite devant une vie vide et sans grande passion. Grâce à cette étrange rencontre dans un bar lyonnais, il découvre la grâce de la peinture et la grâce toute aussi fine de l’histoire des hommes de guerre. Loin des clichés sur les soudards qui hantent nos imaginaires, pas tout à fait à tort, Salagnon est un esthète, un guerrier à l’âme claire, un homme de guerre et d’obéissance capable de sentir la folie et le mensonge de toutes guerres. Entre les deux hommes, un pacte: la peinture contre les mots, l’apprentissage de l’art délicat du pinceau contre l’art plus brutal des mots gravés sur le papier et dans le coeur des hommes.

Victorien Salagnon est un adolescent pendant la seconde guerre mondiale, le fils d’un de ces petits magouilleurs qui ont choisi le parti de leur propre confort, envers et contre tous et tout. Victorien est élève chez ses prêtres qui à Lyon maintenaient la puissance de l’eglise envers et contre tous et tout. Là, il découvre la peinture, il apprend à regarder le monde autrement dans les traits qu’ils jettent sur le papier, décillant son regard sur le monde qui l’entoure. Il voit mieux la veulerie des uns, le courage bravache des autres et la fureur qui anime les faibles quand on leur offre brutalement le pouvoir de faire mal. Happés dans les derniers combats de la grande boucherie des civils, il apprend que la liberté à un prix et que pour lui, la liberté passe par l’uniforme et la Coloniale, cette armée que la France libérée du joug allemand peut lâcher en vainqueur sur ses colonies soudain avides de liberté.

De Saigon à Alger, Salagnon suit ses compagnons d’armes et découvrent la laideur redoutable qui nait dans le coeur des hommes humiliés de Dien Bien Phu. Puisque l’Indochine est perdue, il faut maintenir l’Algérie française, celle de ces petits colons blancs, les pieds noirs qui aiment bien leurs voisins arabes, à condition qu’ils se souviennent de leur condition de colonisés. Il voit se dérouler l’âme petite et faible d’une population à qui ont a offert une terre occupée en leur disant que les indigènes n’étaient que des enfants qu’il fallait protéger d’eux-mêmes. De ce terrible malentendu, de ce déni du regard sont nés le mépris et l’aveuglement. Lorsque la crise éclate en 1945, on envoie les militaires auréolés de résistance remettre de l’ordre et rétablir la sécurité.

Mater, mater et mater encore. Mais le ver est dans le fruit, car « eux », ces autres trop longtemps méprisés ont appris les faiblesses des colons. Les militaires sont nombreux, et ils sont dotés de moyens de surveillance et d’interrogatoire sans précédent, mais leur violence, leur brutalité fabriquent chaque jour plus de résistants qu’ils ne peuvent en torturer et en faire disparaître. Alger sombre et avec elle toute une population de « nous » incapables de voir qu’ils étaient plus proche de ces « eux » qu’ils ont rejeté par peur de cette ressemblance qui brisait toutes leurs certitudes.

Salagnon déroule pour le narrateur le fil d’une histoire tragique, triste à mourir. Le fil rompu d’une histoire méditerranéenne. Dans ce récit poignant, rude et sans fioriture, Jenni glisse des moments d’une intense beauté, lorsque l’amour entre comme une lame dans le coeur de ces hommes étranges et qu’il se pare alors des plus beaux atours et des mots les plus doux. Ce délicat alliage donne un roman magnifique dont chaque page contient un monde de réflexions et de nuances. Brillant.

Sur le site de l’éditeur

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