Gilles Rozier – D’un pays sans amour – Grasset

Certains livres se rencontrent dans les travées sombres d’une librairie, d’autres au hasard des bouquinistes, d’autres encore sur internet et enfin certains vous arrivent par la magie des ondes. D’un pays dans amour fait partie de cette dernière catégorie. Ce jour-là, un après midi un peu gris sur les bords du Rhône  j’écoutais les Liaisons Heureuses de Colombe Schneck, surtout parce que l’invité était David Grossman dont je lisais alors le roman, Une femme fuyant l’annonce. Ce jour là, l’autre invité, était Gilles Rozier, un auteur dont j’ignorais tout, mais dont la voix et la douceur m’ont immédiatement charmée. Il venait partager son livre, une petite part de la mémoire d’une culture à jamais disparue dans le ciel et les terres immenses de l’est de l’Europe. Un morceau d’un héritage fait de voix, de photos, de bribes de mémoire et d’étranges éclats. De son livre, je retins d’abord des sons, un murmure, un chant aussi. De son livre aujourd’hui, la dernière page refermée je retiens des larmes et des empreintes à la fois inaltérables et terriblement ténues.

« Mère, nous arrivons d’un pays sans amour,

D’une pays où Dieu est absent

Déluge en tête et crépuscule dans le sang.

La terre obscure est une planète aveugle

Malheur à elle qui s’étend si noire

sous les pieds et sous les maisons!

Elle ouvrira ses yeux et ses lèvres aux clameurs –

Malheur à moi depuis la Genèse jusqu’à ce jour!

Et le ciel est  mauvais

si lourd de nuées si mauvais –

à la lèvre d’un arbre il n’offre point le laid de sa poitrine nuageuse. »

Le livre de Gilles Rozier est un hommage à la mémoire des poètes d’un royaume étrange, dont on n’a gardé, de ce côté ci du continent européen, qu’une bien vague mémoire. Si nous connaissons bien les juifs d’Allemagne et d’Autriche, cette « aristocratie » de la culture et des affaires, si nous savons tout de la tragédie funeste qui précipita la quasi intégralité des juifs des schtetls dans les ténèbres, nous ignorons souvent que sur les bords de la Vistule, dans une Varsovie, capitale d’un véritable royaume de l’esprit juif, le yiddish était la langue des poètes. C’est la mémoire de trois de ces poètes, ceux que le destin a épargné, que nous offre Gilles Rozier, et à travers eux, à travers leurs poèmes, leurs engagements politiques et leurs choix, ce sont les échos d’un monde disparu, le chant d’un cygne à jamais parti vers les rives des adieux.

La rencontre de Pierre fasciné par le nom d’une ville, Varsovie, trouvée par hasard dans les archives familial et de Sulamita, une vieille dame, romaine d’adoption, vivant dans un palais de papier et de mémoire en fuite. Sulamita a passé sa vie a rassemblé les débris de son enfance et de son adolescence qui correspondent aux derniers feux d’une civilisation que les nazis, les comnunistes et la nationalistes polonais s’ingénièrent à anéantir. Une vie passée à retrouver des mots, des vestiges, des photos de ces juifs disparus à jamais. Pour Pierre c’est une révélation, cette histoire, ces histoires, la vie de ces trois poètes, étoiles magnifiques au front d’une culture perdue, mais également ses entretiens avec Sulamita lui deviennent essentiels. Il doit reprendre ce flambeau de la mémoire, l’entretenir encore un peu.

Le livre est bouleversant à plus d’un titre, d’abord par cet étrange hasard qui fait que ces trois amis, ces poètes de la brillante république des lettres juives de Varsovie ont tous les trois survécu à la Shoah. Au Canada, en Israel et en Russie, Peretz Markish, Uri-Zvi Grinberg et Melech Rawicz ont porté la voie d’un peuple assassiné, chacun à leur manière. Bouleversant aussi, cette manière délicate de nous rappeler que la Pologne et l’Ukraine, la Russie ont été des terres de culture juive, et pas seulement le plus grand charnier de l’Histoire. Disparue la culture yiddish, effacée par les bottes et le feu, mais vibrante et brillante dans les mots d’amour et de désespoir de ses poètes. La lumière d’une étoile morte, mais c’est cette lumière qui illumine nos nuits et nos rêves. Merci Monsieur Rozier, merci infiniment.

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