Emmanuel Carrère – Limonov – P.O.L – Prix Renaudot 2011

Un des livres très attendus de la rentrée littéraire d’automne, un livre qui a reçu un accueil très appréciable et au final, pour moi, l’impression que le livre commence vraiment dans les derniers chapitres, au moment où la vie de Limonov semble s’achever. Le travail de biographe de Carrere,  autour de ce personnage fantasque, témoin de l’Empire rouge, de sa lente déréliction, de sa chute, témoin ensuite de l’épisode glorieux où tout était possible, puis de la prise de pouvoir par le nouveau tsar « démocrate » Poutine, est en tout point remarquable, mais si distancié, si peu empathique, qu’il devient difficile de s’attacher à ce personnage pourtant assez remarquable.

Tout commence avec l’assassinat de la journaliste Anna Politoskaia, icône des médias occidentaux et de la lutte contre le nouveau despotisme russe. Emmanuel Carrere, fils de la soviétologue et académicienne Helène Carrere d’Encausse, découvre un étonnant personnage, nationaliste furieux, écrivain talentueux et homme de ancien de la prison d’Engels, Edouard Limonov, né Edouard Savenko, fils d’un obscur rouage du NKVD, sous Staline et ses successeurs, avant de finir petit fonctionnaire ruiné par l’ère du « miracle économique » russe, dans les années 2000.

Parce qu’il est différent de ceux qui devraient entourer la nouvelle victime de la guerre livrée par Poutine et ses affidés aux « droits-de-l’hommistes » et autres partisans d’une dénonciation des crimes russes en Tchétchénie, parce qu’il n’entre pas dans la catégorie des bonnes âmes, il devient pour l’écrivain un personnage aux multiples visages, droit dans ses bottes mais romanesque en diable.

On le suit de son enfance à nos jours, de la Sainte Russie Rouge au nouvel ogre « démocrate », de Staline à Poutine, rêvant de retrouver pour son pays et son peuple, une gloire perdue à jamais dans les pitreries des oligarques qui jetèrent des millions de russes dans la crainte de la pauvreté, pendant qu’ils vivaient avec éclat leur nouvelle vie de pillards. Edouard est un enfant délicat, qui du jour où il découvre que son père n’est qu’un maillon et de loin les moins glorieux du système policier soviétique, décide que tout vaut mieux que la vie de soutier. Il s’accoquine avec les petites crapules locales et découvre les plaisirs d’appartenir à une bande. Mais il découvre également que tout bon poète qu’il rêve d’être, la vie quand on est une petite crapule peut rapidement virer à la franche pauvreté.

La Russie de Brejnev ne lui réussissant décidément pas, il décide de tenter l’aventure de l’exil. Ce sera l’Amérique et la découverte que l’herbe n’est pas beaucoup plus verte pour les pauvres et les déclassés sous les éclats arrogants de la bannière étoilée. C’est en France, dans les milieux intellectuels en déliquescence de la rive gauche qu’il va enfin connaître la gloire d’être publié et encensé par la critique. Mais le côté branchouille de la rive gauche, ses petits barons de l’édition l’agacent, il veut de l’action, il veut retourner vers son pays, mais pour cela il s’aventure sur le chemin le plus risqué, celui du nationalisme serbe. La guerre des Balkans, où personne ne sait au départ où trouver les bons et les méchants, finit enfin par voir se dresser les mauvais absolus, qui s’avèrent être les favoris de l’écrivain russe. Les serbes de Pale incarnent pour Limonov tout ce que doivent être des chefs et une nation : fierté et nationalisme, poussé jusqu’au bout, jusqu’à la folie. Il ne voit ni les massacres, ni les camps, il ne voit que l’héroïsme faisandé des uniformes et de l’humour graveleux de ceux qui voit dans le pouvoir l’arme de toutes leurs revanches/

Limonov finit par retourner en Russie pour y découvrir que le nouveau pouvoir des oligarques a surtout permis à son pays de devenir un bordel à ciel ouvert, une terre où les oligarques ont conquis le pouvoir de l’argent, rejetant dans la misère et le désespoir des millions de russes, qui doivent en plus réciter la nouvelle antienne du pouvoir en place : pendant 70 ans nous avons vécu au pays des monstres et nous sommes comme les nazis. D’autant plus difficile à comprendre qu’eux ont eux l’impression de faire avancer l’histoire humaine, malgré tout, malgré la
police, malgré la folie de Staline et l’inertie des dernières années. L’écrivain devient le chantre du renouveau national bolchévique et se lance
dans la guerre contre les nouveaux maitres du Kremlin. Ce qui lui vaudra un passage par la case prison.

On comprend la fascination de Carrère pour ce personnage complexe et attachant, humain et inconscient. On comprend moins que cette fascination ne devienne visible et sensible que dans les dernières pages. Ce qui précède est trop académique, trop plat pour qu’on puisse vraiment discerner derrière l’écriture impeccable mais sans grand relief de Carrère, ce qui a pu motiver ce choix. Peut être parce que, comme il le
reconnait lui-même, ici ou là, Carrère éprouve des sentiments ambivalents pour son personnage. Peut être parce que Limonov est plus insaisissable qu’il n’y parait et que malgré tous ses efforts l’auteur ne parvient pas à l’atteindre. Reste les dernières pages qui sont somptueuses, pleine d’une vie et d’une force et un portrait assez intéressant de la Russie de l’immédiat après guerre, où on sent, ici ou là l’influence de Mme Carrère d’Encausse.
qui semblait faire défaut dans le reste du livre.

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