Mario Vargas Llosa – Le rêve du Celte (trad. Albert Bensoussan, Anne-Marie Casès) – Gallimard

Un livre bouleversant sur un personnage que l’historiographie traditionnelle de la lutte contre le colonialisme, l’esclavage ou la lutte de l’Irlande pour son indépendance semble ne pas savoir si l’homme est un atout ou un poids. Car si Roger Casement, diplomate anglais,  grand promoteur du respect des droits humains au Congo et au Pérou, et ardent partisan de l’indépendance de l’Inde semble un personnage héroique en diable, il est également un homme avec quelques faiblesses rédhibitoires pour les moralistes de tous les camps: son attirance pour les jeunes hommes et les fantasmes qu’il décrit très crument dans ses carnets intimes semblent le condamner à un exil mémoriel infini. Heureusement pour nous et notre petite mémoire, le grand écrivain péruvien Mario Vargas Llosa a décidé d’exhumer le souvenir de cet homme extraordinaire et de nous l’offrir dans un roman passionnant de bout en bout.

Lorsque Roger Casement voit le jour, rien ne le prédestine au destin étonnant qu’il va connaître. Orphelin de mère très jeune, exilé avec ses frères et soeurs, par un père incapable de prendre la suite de son épouse dans l’éducation de ses enfants, il découvre par hasard l’appel du grand large et de l’aventure. Et quelle aventure, celle du Congo Belge où le « bon » roi Leopold souhaite apporter le bonheur de la civilisation et du capitalisme. Les fleurs vénéneuses de la bonne conscience occidentale ne vont pas tarder à se répandre sur le pays et très vite Roger Casement est témoin du visage de la colonisation: le mépris, voire la haine, envers les autochtones, la violence, la barbarie et bien évidemment la mise en coupe réglée du pays par les nouveaux maîtres du capitalisme le plus prédateur. Casement va se battre pour faire connaître cette réalité et l’imposer dans toutes les chancelleries. Les opinions publiques seront bien sur bouleversées, pas suffisamment  cependant pour ne pas laisser le mal se répandre.

Après le Congo, c’est au Pérou, que notre diplomate, désormais porteur d’une cohorte de maladies chroniques et dévastatrices, se rend pour observer que l’inhumanité du capitalisme se répand beaucoup plus vite que le progrès et la culture brandis comme parevent aux pires abominations. Il lutte pied à pied contre les entrepreneurs et leur impunité et finit par obtenir gain de cause. Mais cette victoire, comme celle de Pirrhus est bien amère, puisque la zone désormais abandonnée par tous retourne à sa sauvage nature, tandis que la culture du caoutchouc se répand en Asie, pour le plus grands profits des grandes entreprises du temps.

Mais l’attention de Casement se porte désormais vers un autre combat. Celui d’une Irlande libre et indépendante du joug britannique. Il entre dans cette nouvelle quête avec la folie des nouveaux convertis. Le discours nationaliste le pousse à faire un choix que tous, y compris ses proches amis lui reprocheront avec virulence: en plein premier conflit mondial, il fait le choix du pacte avec l’Allemagne, qui a promis un soutien armé à la jeune et farouche république d’Irlande.

La construction du récit est particulièrement intéressante, l’auteur faisant parler son héros depuis sa prison anglaise, où il attend désormais une bien peu probable grâce royale. Dans le quotidien très dur de la prison, ce « traitre » se souvient de ses combats, de sa volonté farouche de faire entendre la voix de ceux qu’on considérait alors comme à peine plus que des bêtes de somme. Il se souvient aussi de sa passion amoureuse pour les corps jeunes et beaux de ses hommes rencontrés au hasard, baisés, parfois aimés. Et s’il regrette de ne jamais avoir vraiment trouvé l’amour, il ne renie jamais sa passion homosexuelle. Passion qui servira à ses ennemis pour ensevelir sa mémoire sous des tombereaux d’immondices. Un livre passionnant et un portrait d’homme magnifique.

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