Antonio Munoz Molina – Dans la grande nuit des temps (trad. Philippe Bataillon) – Seuil

En fait, il y a deux manières de raconter les histoires d’amour. L’une laisse des oeuvres magnifiques, intemporelles, universelles. Elles touchent chacun, partout dans le monde, à des siècles de distance. L’autre, mais est ce vraiment la peine de dire du mal d’oeuvres sans intelligence et sans profondeur, qui feront le joie d’Hollywood?

« Dans la grande nuit des temps » est de ces oeuvres magiques, dont chaque mot, chaque phrase résonne ici ou là dans la psyché de chacun.  L’écriture est si belle, si limpide et en même temps si précise, si poétique qu’on pourrait le croire écrite pour chaque lecteur. Un mariage social, une famille bien sous tous rapports dans une Espagne écartelée entre la tradition catholique dressée sur ses ergots et la furia révolutionnaire bien décidée à changer le monde. Dans ce monde, les hommes sont infidèles presque sans le faire exprès, juste parce que cela fait parti de la tradition en quelque sorte. Pour Ignacio Abel, architecte madrilène, cela a commencé lors d’un voyage d’étude en Allemagne, cette Allemagne des années 20 un peu avant l’arrivée d’Hitler au pouvoir et dans les âmes. Une histoire leste, sans lendemain, juste pour oublier l’ennui né d’un mariage avec une femme si semblable à l’Espagne catholique, froide, éternelle, sans plaisir, sans envie, confite dans la tradition et le catholicisme le plus étroit.

A son retour à Madrid, après un court instant de culpabilité, il rencontre Judith. Elle est américaine, d’origine juive, libérale, libre, et dans un pays étranger, elle découvre que les valeurs morales auxquelles elle pensait être si attachée, se dissolvent dans le côté « folklorique » de ce pays en pleine mutation. Abel est fasciné, Judith rapidement séduite. Leur liaison, est chaude, sensuelle, aventureuse, amoureuse. Elle se cache dans des chambres d’hotel et des salles obscures, elle s’incarne dans des discussions passionnées à la table de petits bars et de petits restaurants. Elle promet du bonheur, de l’éternité et de la grandeur.

Mais de ces amours là, dans une Espagne qui s’achemine vers le chaos, surgit un jour ou l’autre le principe de réalité. L’épouse bafouée, pauvre chose qui n’a contre elle que d’être amoureuse à sa manière d’un homme cruel et volage, se brise sur la découverte de l’infidélité et surtout du bonheur de l’infidèle. De ce sourire, de cette ardeur qu’il n’a jamais eu pour elle. Les infidèles désormais se regardent avec défiance, avec cette sensation de souillure qui va avec la découverte de sa propre laideur. Que reste-t-il alors? Que reste-t-il de la passion, de la folie, de la légèreté?

Antonio Munoz Molina nous offre un livre éblouissant sur l’amour, la guerre, la faiblesse, la fuite, la peur. Une histoire à plusieurs voix, qu’il déploie avec art et beaucoup de nuances dans une Espagne profondément bouleversée par la guerre civile qui aujourd’hui encore semble laisser une sourde amertume. Les personnages de Molina ne sont ni héroiques, ni parfaits, ni grandioses, ils sont pris entre les affres du temps et ceux de leurs passions. Un roman bouleversant, une histoire d’amour qui traversera la nuit des temps…

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