Florent Brayard – Auschwitz, enquête sur un complot nazi – Seuil

Contrairement à certaines idées tenaces, la Shoah n’est pas un sujet figé dans la marbre. Pour les historiens poursuivre inlassablement leur travail sur ce qui s’est passé en Allemagne et dans les territoires soumis à la domination nazie entre 1941 et 1945 ne relève pas d’une curiosité  malsaine ou d’un relativisme forcené, mais bien d’un désir de comprendre, afin de ne plus laisser la place à l’approximation qui est la meilleure amie des extrémistes et des négationnistes. Aussi terrible ou insolite ou ridicule que cela puisse sembler au regard du nombre de victimes, il n’est pas absurde de vouloir comprendre comment la solution finale de la question juive a été mise en pratique, qui savait,  à quel moment les informations ont été transmises, comment et à qui. Le travail minutieux et particulièrement bien mené de Florent Brayard permet de plonger dans ce qui fut la réalité des hommes qui ont lancé cette machine d’exermination.

Dans son avant-propos, l’historien rappelle quelquechose qui semble aller de soi, être historien de Shoah relève d’un engagement terrible qui laisse de durables traces dans le coeur et l’esprit de l’historien. On ne peut pas plonger chaque jour dans les abimes les plus profondes de la folie humaine. Et honnêtement en lisant cet essai, en regardant au plus près le fonctionnement « administratif » de la solution finale de la question juive, on ne peut douter de la folie furieuse qui anime ces hommes. Ce qui leur apparait comme étant parfaitement rationnel, scientifique, politiquement et historiquement fondé apparait au commun des mortels comme de la folie pure, la plus parfaite preuve d’un fonctionnement totalement défectueux de l’esprit humain. Une déliquescence morale absolue à laquelle on soumet le « meilleur » du sens de l’organisation.

Partant du cas Goebbels, livré par son journal intime, Brayard démontre que le secret dont on pensait qu’il était partagé par l’ensemble de l’appareil nazi, a sans doute été dans un premier temps totalement cadenassé entre Hitler, Heidrich et Himmler. La solution finale de la question juive n’est pas un projet sorti d’un dossier parfaitement finalisé, c’est d’abord, aussi atroce que cela puisse paraitre, un « work in progress », une idée vague, une obsession folle, qui va se construire au fur et à mesure de la guerre. Si Hitler annonce clairement son « projet » dans Mein Kampf puis dans ses discours hystériques, la mise en place physique de la solution finale ne se fait que par ajout successif au regard des évènements.

On sait que dans un premier temps il fut envisager de déplacer les juifs hors d’Europe. Cette solution ayant « échouée », la solution finale de la question juive pris d’autres chemins, ceux d’une sorte d’adaptation en temps réel. La réussite de l’invation de la Pologne offrit un premier lieu « d’expérimentation ». Les juifs polonais furent exterminés en tant qu’ennemis du Reich, en tant que communistes. C’est ainsi qu’on présentait leur massacre. Si on expliquait la mise à mort des hommes, des femmes et des adolescents, on évitait soigneusement de révéler la mise à mort des enfants. L’invasion dans un premier temps réussie de l’Union Soviétique, permit de poursuivre le massacre et de reduire à moins de 10% la population juive d’Europe de l’Est. Le Yiddishland fut éradiqué.Lorsque ce premier « travail » fut effectué, Hitler et son premier cercle purent organiser la déportation et l’extermination des juifs allemands et des territoires tombés sous leur joug. Les centres d’extermination avaient démontré leur terrible efficacité.

L’hypothèse remarquablement étayée de Brayard c’est que pour pouvoir mener cette folie à son terme, il fallait limiter au maximum le cercle des « connaissants », puis petit à petit, lorsque la solution finale est quasiment achevée, on peut enfin élargir le cercle et démontrer la validité et l’efficacité du projet. Certains argueront qu’il s’agit de dédouanner le peuple allemand ou certaines élites, qu’un tel secret était impossible à tenir, mais finalement, il suffit bien souvent pour conserver un  secret de ne donner que des bribes d’informations aux uns et autres. Le langage utilisé également permet de limiter l’impact de la réalité sur le terrain sans avoir à affronter des résistances telles que les nazis en avaient vu s’élever lorsqu’avait été révélée la mise à mort systématique des malades mentaux et des malades en phase terminale.

Oui tout cela peut sembler puéril, vain peut être, tant l’horreur mise en place reste sans égal et impossible à comprendre – ce délire rationnaliste, cette novlangue administrative ne parvient jamais à cacher la pure folie, la barbarie hystérique de ce  groupe d’hommes. – mais le sujet est aujourd’hui un sujet historique et la plus grande précision devient maintenant la meilleure arme contre toutes les formes de négationnisme. Reprendre la chronologie ne change pas la face de la guerre, elle permet juste de comprendre un peu mieux le fonctionnement d’un appareil d’état dont la priorité absolue semble être l’éradication des juifs, par tous les moyens.

Sur le site de l’éditeur

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