Sylviane Agacinski – Femmes entre sexe et genre – Seuil

J’ai apprécié l’essai de Sylviane Agacinski tant pour son excellente tenue argumentative que pour les possibilités de discussions qu’il ouvre. Pas toujours d’accord avec elle sur la question de la filiation où je trouve son opinion trop réifiée dans un postulat naturaliste pas toujours probant, je trouve que  dans  cette charge très assumée contre les théories développées par l’américaine Judith Butler, elle parvient à mêler la dimension naturaliste de l’homme, nous sommes des mammifères et des primates, évolués  certes, supérieurs c’est moins sûr à une dimension culturelle, constituée par notre confrontation au langage et à notre permante réflexion sur nous même, avec tous les excès que cela peut avoir, comme le rappelle la philosophe avec les travaux d’Heidegger ou Sartre et Beauvoir.

Dans la dimension naturaliste, il y a la reproduction, elle est sexuée, chez tous les mammifères et demande un mâle et une femelle non seulement pour la pro-création, mais également la constitution d’un groupe plus ou moins large d’individus des deux sexes pour protéger et élever les petits et permettre ainsi la perpétuation de l’espèce. Que quelques primates humains décident par divers choix et diverses histoires particulières de ne pas se reproduire, cela reste suffisamment marginal pour qu’on cesse de vouloir nous proposer ce modèle, comme autre chose qu’une exception (parfaitement acceptable voire même assez remarquablement intelligente, mais ça c’est autre chose). Il n’en reste pas moins que la majorité de nos contemporains se réjouissent de leurs petits échanges de fluides corporels et que de temps en temps ils se réjouissent de l’idée d’enfanter leurs rejetons. Le culte de la technicité qui permettrait de libérer la femme de son côté femelle tient plus d’une féroce négation de notre animalité, négation aussi dogmatique que ridicule, que d’une volonté de libérer les femmes de la domination masculine qui s’opère dans bien d’autres domaines: prostitution, pornographie et plus généralement dans la relation entre hommes dominants et femmes dominés. Libérons économiquement les femmes, libérons leurs ventres du contrôle de l’Etat et après on laissera les technophiles réver au temps où l’homme sera un robot aussi sot que sa télé ou sa tablette tactile.

Passée la question de la reproduction humaine, la philosophe revient longuement sur la théorie du genre, les questions et les limites que cette nouvelle théorie venue des Amériques et qui a pris le pas sur les études féministes. Elle rappelle ainsi l’un des fondements de la posture queer qui veut que le sexe et la sexualité sont des constructions personnelles qui rencontrent ou affrontent les normes sociales dominantes. Pour Judith Butler, une femme qui aime une femme, n’est finalement plus une femme. il y aurait ainsi autant de sexes que de sexualité. Si dans un premier temps, le propos de Judith Butler a pu être séduisant notamment dans sa dimension militante du respect de la liberté sexuelle de chaque individu, il est devenu un dogme artificiel, antinaturaliste (comme peuvent l’être les propos d’Elisabeth Badinter), qui érige en règle ce qui relève de l’exception. Il est évident que la sexualité normative telle qu’elle est envisagée et présentée trop souvent dans nos sociétés occidentales, malgré tout assez libres, pose un problème pour ceux et celles qui ne parviennent pas à se reconnaître dans ces règles. Mais pourquoi vouloir à toutes forces créer de nouvelles normes, pourquoi ne pas accepter ce qui semble une évidence et militer pour une reconnaissance d’une bisexualité naturelle qui peut ou non choisir de se fixer sur un ou l’autre sexe et évoluer tout au long d’une vie. L’idée qu’une femme aimant une autre femme cesserait d’être une femme car elle ne se conformerait plus au modèle dominant semble historiquement faux et objectivement artificiel. Est ce parce que je vais porter un gode pour donner une plaisir « masculin » à ma partenaire que je vais de ce fait cesser d’être ce que la biologie et la nature ont fait de moi? Ne peut on pas simplement reconnaître l’existence d’une sexualité aux pratiques multiples, un théatre où tous les masques, tous les jeux sont permis dans le respect absolu de l’intégrité morale et physique du ou de la ou des partenaires. Ce n’est pas parce qu’on refuse de renoncer à la « normalité biologique » que l’on ne peut pas reconnaître la validité du malaise et des demandes de femmes qui se sentent profondément hommes et veulent que la science leur offre la possibilité d’accorder leur esprit et leurs corps. Par contre une butch est une femme, qui choisit de se travestir et de se « comporter » comme ce qu’elle imagine être la norme de la masculinité, tout comme certains gays se comportent comme ce qu’ils imaginent être le comportement d’une femme. Mais dans les deux cas, il s’agit de construction et souvent de constructions typées pour ne pas dire caricaturales. Mais qui sont aussi acceptables dans un cas que dans l’autre.

Reconnaître la bisexualité comme la norme, c’est régler d’un coup beaucoup de problèmes liés à la sexualité humaine. Une sexualité de reproduction, assumée comme telle et qui doit se vivre dans le cadre d’une « famille » pour entourner le petit d’homme. Une sexualité de plaisir (qui peut aller avec la première rappelons-le :-)) qui s’exerce avec un ou plusieurs individus, dans la liberté pleine et entière des parties concernées (donc contre toute forme de prostitution) qui n’est liée à aucun postulat biologique, on aime un individu et pas un appareil génital et qui peut se parer de formes diverses en fonction de nos fantaisies. Pourquoi vouloir à toutes forces re-créer des catagories aussi arbitraires et artificilles que celles créées par les sociétés pour s’emparer du potentiel reproductif des femmes?

L’essai de Sylviane Agacinski permet de dialoguer et de discuter et on espère qu’une vision enfin pacifiée de notre animalité et de notre « intellect », permettra de dépasser ce langage prétentieux et fautif qui nous a poussé à nous croire supérieurs aux autres espèces, refusant de voir que chez certains de nos cousins, nos questionnements existentiels avaient été résolus pour le plus grand plaisir de tous. Homo sapiens se pose beaucoup de questions, parfois il se noie dans le miroir de ses blessures narcissiques et de ses incapacités à rêver une vie calme et agréable. Le langage aussi performatif qu’il puisse être ne doit jamais faire oublier que la nature n’est pas l’ennemie de la culture.

Sur le site de l’éditeur

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