Nancy Huston – Reflets dans un oeil d’homme – Actes Sud

L’essai est passionnant, tour à tour drôle, émouvant, énervé ou mordant. Nancy Huston dresse ici un portrait des femmes, de notre place dans la société, de nos contradictions, des luttes passées, des luttes actuelles, des nouvelles philosophies du genre et du manque cruel d’équilibre et de nuances  dans  les  propos  de certaines philosophes. Elle dissèque cette étrange identité qui est la nôtre, nous rappelle que nous sommes certes des êtres construits culturellement, mais que nous sommes également des primates, des mammifères et que d’une manière ou d’une autre une partie de nos réactions, de nos attitudes face à la sexualité sont liées à un moment ou à un autre à la reproduction de notre espèce, même lorsqu’il s’agit de refuser la maternité. Femmes, femelles, amantes, soeurs, filles, mères, brillantes philosophes ou  putains dans des maisons d’abattage, nous sommes des esprits et des corps, des attitudes réfléchies et des réactions primaires. La pertinence de cet essai tient notamment dans ce rappel constant, nous ne sommes pas de purs esprits, ni des corps désincarnés, nous sommes complexes et fondamentalement, irrémédiablement pour la majorité d’entre nous différentes des hommes. Cette différence irréductible qui fait de nous les porteuses de la pérennité de l’espèce, nos cousins primates, mammifères et autres plus lointains ne le questionnent pas. C’est un fait de nature. Notre volonté de comprendre, d’apprendre, de disséquer et de soumettre qui fait de nous la première espèce dans l’échelle actuelle de l’évolution et sans doute également la pire malédiction de notre ecosystème, nous a aussi poussés à questionner ce fait de nature. Et afin de rétablir cet équilibre terriblement mis en jeu, les hommes ont conscientisé la soumission des femmes, la mise en coupe réglée de leur ventre.

Après un long et périlleux chemin, les femmes occidentales se sont affranchies de cette « valence des sexes », elles ont conquis le droit à la contraception, le droit de décider de la procréation. Enfin dans l’absolu, cela reste surtout vrai pour les femmes éduquées et financièrement indépendante. Nous avons conquis le droit de nous balader presque nue en obligeant les hommes à n’être que des chiens en rut qu’on rejette d’une tape sur la truffe. Mais nous avons oublié que le chien le mieux élevé reste un chien et qu’il faut plus qu’une tape sur la truffe pour le ramener à la niche quand il est très énervé. Nous avons oublié que la reconquête de nos corps de nous laissait pas moins démunie face à la violence de ces mâles qui veulent à toutes fins laisser leurs gènes quelques part dans le temps et l’espace. De plus, tout en affirmant haut et fort notre indépendance, quand nous en avions les moyens économiques et intellectuels, nous avons malgré tout persisté à perpétuer notre rôle d’objet. Nous torturons nos corps pour rester belles, jeunes, minces, porter des vêtements courts, des décolletés pigeonnants, des bas et des talons aiguilles, nous nous soumettons à des régimes draconiens pour porter de minuscules bikini qui attireront le regard et les attentions des mâles environnants. Tout en persistant à croire que nous sommes invincibles. Jusqu’au moment où nous sommes confrontés à la violence et au regard social qui nous condamne parce que nous avons cherché, aguiché, provoqué notre propre malheur. Dur, dur, terriblement dur d’être une femme, sous nos latitudes, soumise aux diktats des magazines féminins et à l’éternelle brutalité de nos congénères masculins.

Nancy Huston montre bien les dégâts de cette culture du porno chic sur deux et bientôt trois générations de jeunes femmes. Mais là où elle est à mon sens la plus intéressante et retrouve le discours de Sylviane Agacinski c’est dans la démonstration que notre appartenance à la nature, ne peut, ne doit pas être niée. Dire qu’une femme est faite pour être mère parce que la nature et l’évolution l’ont décidé ainsi. Primate humaine certes, mais primate quand même. Nous avons acquis le droit de ne pas vouloir procréer ou de le faire à notre rythme, une fois encore pour les plus aisées d’entre nous, mais nous serons toujours celles qu’on viole, qu’on engrosse ou qu’on tue. Nous ne sommes pas suffisamment sottes pour ne pas nous inquiéter dans certains quartiers, à certaines heures, surtout si nous sommes jeunes et apprêtées, car le danger est permanent. Quand nous avons des filles nous savons parfaitement que les dangers auquel elles peuvent être exposées dans des soirées un peu arrosées sont largement plus périlleux qu’une gueule de bois. Et pour celles d’entre nous qui choisissent de préférer les femmes, nous savons que dans certains endroits et pas seulement dans les trous du cul du monde des hystériques religieux, nous savons que des hommes se feront une joie barbare de nous ramener dans le droit chemin. Le queer en niant cet aspect évident de notre nature se coupe complètement de la réalité.

L’une des parties les plus pertinentes pour moi est l’engagement de l’auteur contre la prostitution. Elle montre que la soi disant liberté des femmes est pour l’écrasante majorité des cas sujette à caution et c’est peu dire. Dire qu’on peut séparer son corps et son esprit et être pute la nuit et femme « normale » le jour est une aberration. Etre réduite au rang d’objet jetable, échangeable par des hommes qui vous dénient presque votre humanité ne peut pas ne pas laisser de traces durables. Les propos de Grisélidis Réal sur lesquels s’appuient les partisanes de la reconnaissance du « travail du sexe » bel euphémisme!, ne peuvent faire oublier que pour l’écrasante majorité cet acte est d’abord un acte de désespoir induit par une enfance traumatisée. Elle montre avec talent le lien entre père absent ou mal-aimant, violent et abusif et la prise de risques inconsidérés dans la vie sexuelle, et la possible rupture de soi qui mène à la prostitution. Et par une habile provocation elle nous met tous devant nos responsabilités: si la prostitution est un métier comme un autre, le plus vieux métier du monde et un service de salut public, alors pourquoi ne pas instituer un service du sexe obligatoire, encadré par l’Etat, comme le service militaire? Pères, ne seriez vous pas fiers d’accompagner vos filles tout juste majeures à leur premier gang bang ou à leur première ejac faciale et double pénétration anale? Mères, ne seriez vous heureuses de voir vos filles offrir leur joli corps au meilleur ami de votre mari avant qu’il ne vienne vous rejoindre pour le dîner? Non? Brutal. Oui, mais une putain est toujours la fille, la soeur, la mère parfois de quelqu’un, ce n’est pas juste une création de nos esprits malades.

Nancy Huston est dure avec nous, elle nous tend un miroir qui n’est guère flatteur en nous rappelant que la burqa des femmes afghanes n’est pas toujours plus oppressifs que celui que nous imposons pour être à la hauteur du regard des hommes, comme si nous étions incapable d’exister pour nous même, en dehors de ce terrible reflet dans l’oeil masculin. Pauvres créatures de Pygmalions que nous avons trop vite crû durablement repoussé, mais qui sont toujours l’aune à laquelle nous nous soumettons, sans vraiment discuter. Quelle est la clé de notre liberté ? La réconciliation entre nos états de nature et de culture, l’acceptation de nos corps pour ce qu’ils sont, le refus de croire que la soumission sexuelle est un choix et la construction avec nos congénères masculins de rapports pacifiés où la sexualité est un jeu sans enjeu. Bref une utopie.

Sur le site de l’éditeur

 

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Une réflexion sur “Nancy Huston – Reflets dans un oeil d’homme – Actes Sud

  1. Un livre qui conduit à se poser des questions. Merci pour cette réflexion qui illustre bien des aspects de cet essai.
    J’ai cependant regretté en le lisant certains raccourcis ou affirmations un peu trop caricaturales qu’elle faisait parfois, j’ai trouvé ça dommage.

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