Jean Flori – Prêcher la croisade – Perrin

Dans cet essai très complet et didactique, l’historien Jean Flori revient sur la transformation profonde que la croisade occasionna sur la société médiévale des XIè au XIIIè siècle. Huit croisades pour reprendre la terre sainte aux musulmans et repousser leur présence hors de marges de l’Europe. A la fin du XIIIè  siècle le constat est cruel pour la Chrétienté: il ne reste rien du rêve oriental, Jérusalem est désormais fermée aux chrétiens et la rupture entre monde musulman et monde chrétien, entre orient et occident est consommée. Pourtant, les chrétiens à l’intérieur de leurs « frontières naturelles » ont commencé la Reconquista et bientôt les derniers musulmans seront chassés d’Espagne par l’action brutale des Rois Catholiques. Au delà de ces faits de guerre, la société va être profondément et durablement modifiée. Clercs et laïcs sont touchés par la grâce, mais aussi soumis à une propagande de tous les instants qui va modifier leur rapport à la fois et au message des Evangiles. Entre la première croisade et sa vocation idéale et la huitième qui s’abîme dans un ultime échec et une médiocre guerre de chefs, le monde a changé, les mentalités ont changé.

Au-delà de la dimension militaire avec la création des milites christi et des ordres de chevaleries au service du pape, la dimension politique et sociale est évidente dans cette analyse. Car sous l’impulsion des prêcheurs d’abord, puis d’une papauté de plus en plus apte et prompte à défendre ses privilèges et l’accroissement de ses pouvoirs régaliens, les populations sont sommées de se soumettre. Partir en croisade c’est d’abord partir en pèlerinage à la recherche des lieux où le Christ a souffert la passion, un lieu chargé d’émotions et d’une forte dimension eschatologique. Mais les autorités ecclésiastiques et le pape en particulier comprennent vite le parti qu’ils peuvent tirer, qu’ils doivent tirer de ces masses plus ou moins fortunées, plus ou moins bien nées qui peuvent désormais fournir des fonds quasiment illimités à une Eglise qui sait que pour ses projets elle a besoin de fonds. Ceux qui partent sont des héros de dieux, ceux qui ne peuvent partir pour gagner leur paradis doivent désormais acheter leur passage.

Cette dimension financière, les querelles princières et le rôle de plus régalien du successeur de Saint Pierre éloignent la dimension eschatologique des premiers temps, la nécessité de reprendre Jérusalem afin de préparer la venue du Christ, pour devenir une véritable guerre de « civilisation » où s’affrontent l’orient encore dans sa phase ascendante et un occident qui peine un peu à retrouver ses marques. Les milices du christ passent de défenseurs des pèlerins à rudes guerriers soumis aux jeux des alliances.

La dimension religieuse est bien évidemment largement étudiée tant dans le glissement d’un message de paix à une volonté d’en découdre avec indulgences de plus en plus fortes envers ceux qui tuent au nom de dieu. Une guerre sainte qui veut l’extermination physique de l’ennemi et non plus la volonté de lui ouvrir le royaume de dieu par la force de la prédication. On assiste à une surenchère d’indulgences qui provoquent déjà des résistances chez les croyants et qui finiront dans les heurts des guerres de religion. Enfin se mette en place de nouvelles structures de contrôle sociale et moral avec la création du purgatoire qui donne à l’Eglise une nouvelle occasion de s’enrichir et aux fidèles un espoir de sauver et de se sauver.

Entre le XIè et XIIIè siècle, les pratiques de la foi changent profondément en Occident. On se rachète encore et encore, perdant beaucoup des exigences envers soi des premiers siècles au profit d’une pratique du rachat des fautes et de la délégation du pèlerinage à des groupes spécifiques. Il est temps pour les hommes et les femmes du temps de se concentrer sur le monde ici et maintenant et non plus seulement sur une conduite exemplaire de piété pour atteindre le paradis. Les huit croisades marquent un sommet de la dimension eschatologique mais également un abandon progressif de l’exigence au profit d’une pratique plus « bourgeoise », plus « commerçante » de la piété. La papauté pour s’assurer une clientèle fort riche et le contrôle des masses populaires, rien de mieux pour cela que de vendre de l’espoir. Un essai remarquablement mené et passionnant.

 

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