Julie Otsuka – Certaines n’avaient jamais vu la mer (trad.Carine Chichereau) – Phébus

PRIX FEMINA ETRANGER 2012

« Les japonais ont disparu de notre ville. Leurs maisons sont vides, murées. Leurs boites aux lettres débordent. Les journaux délaissés s’amoncellent sur les vérandas et dans les jardins. Les voitures restent immobiles dans les allées, D’épaisses touffes de mauvaises herbes surigssent au milieu de leurs pelouses.  (…) Quelques vêtements restent accrochés sur les cordes à linge. Dans une de leurs cuisines – celle d’Emi Saito – un téléphone noir ne cesse de sonner. (…) Un an plus tard, tout trace de leur présence a disparu de notre ville ou presque. (…) Tout ce que nous savons, c’est que les japonais sont là-bàs quelque part, dans tel ou tel lieu, et que nous ne les reverrons sans doute jamais plus en ce bas monde. »

Le dernier chapitre de ce magnifique roman de Julie Otsuka dit tout le drame d’une communauté qui devint du jour au lendemain une communauté ennemie au coeur des Etats Unis. Le destin de ces milliers d’hommes, de femmes et d’enfants déplacés de leurs lieux de vie vers des camps d’internement est un souillure que les américains ont bien du mal à reconnaître. L’écrivain américain Julie Otsuka donne un echo à ces voix disparues dans une construction étonnante, consistant à ne pas prendre le destin d’une personne au hasard, mais celui d’un nous collectif et divers. Un concert de voix qui sortent d’une nuit de 70 ans pour enfin dire leur tragédie.

Ce sont des voix de femmes, des milliers de femmes qui quittent les Japon pour devenir les épouses de Japonais ayant migré aux Etats Unis. Tout commence dans des chambres d’hotel sordides où ces voix racontent leurs premiers contacts avec ces hommes, boutiquiers, ouvriers agricoles, petits entrepreneurs. Le chant se poursuit au long d’une génération. Ce « nous » lancinant parle d’un quotidien peu différent de celui des américains de souche. Elles sont bonnes, ouvrières agricoles, mères, putains, épouses dévouées, épouses adultères, épouses trompées, elles vivent, cultivent, récurrent, prient devant les temples bouddhistes. Elles, leurs maris, leurs enfants s’intègrent dans les campagnes, dans les villes, dans les villages. Elles, leurs maris et leurs enfants font ce que les migrants font, d’adapter, faire profil bas et apprendre qu’ils devront être toujours meilleurs pour ne pas trop souffrir du mépris affichés des locaux, de leur haine parfois.

Mais la guerre réveille les pires instincts et le populisme crasseux. FDR décide de faire de cette communauté, l’ennemi intérieur qu’il faut isoler, puis éloigner, puis déporter. C’est cette histoire que nous raconte dans un roman exemplaire et remarquable Julie Otsuka, c’est ce triste choeur de femmes qui s’inscrit dans notre histoire intime. A ne pas râter.

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