Mathias Enard – Rue des voleurs – Actes-Sud

Dans le roman de Toni Morrison, un jeune garçon répond à la traditionnelle question « que veux-tu faire quand tu seras grand? », « Homme ». Le fabuleux roman de Mathias Enard pourrait être le développement, la réalisation de la réponse de ce jeune garçon. De Tanger à Barcelone, en passant par Algésiras,  quelques années de la vie d’un jeune homme, Lakhdar, qui rencontre l’amour, l’amitié, la mort et la folie du monde et alors que son destin semble aussi tracé que celui que les médias hystériques nous donnent à lire à longueur de colonnes minables, s’arrachent à la glaise pour façonner son propre destin, faire ses propres choix et aller au bout de sa liberté. Certaines scènes pourraient paraître naïves, mais finalement, ce que Mathias Enard nous rappelle, c’est que nos cerveaux sont désormais tous porteurs d’horribles et tenaces tumeurs qui nous entrainent à ne plus penser par nous-même, mais à réagir en groupe, dans le groupe, pour le groupe. La leçon est magistrale, le style éblouissant, l’histoire belle, si belle et comme le héros de ce roman, on voudrait tous vouloir dire que nous sommes enfin arrivés à être « plus que ça ». Que nous sommes parvenus à nous affranchir non de la réalité du monde, mais des habitudes et des tics du monde.

La rue des voleurs, c’est un quartier de Barcelone, la ville où Lakhdar après de longues et étranges pérégrinations finit par échouer, par amour de la belle Judit. A Barcelone, il retrouve sa belle, donne des cours d’arabe classique, lit, lit, lit encore les polars qu’il aime tant mais aussi les aventures Ibn Batouta, à l’abri dans les jardins d’un hospice médiéval où se côtoient la misère du monde. Il entend les rumeurs d’une révolte, les gargouillis d’un système qui brise et ignore, qui dévore désormais ses propres enfants dans un effort désespéré pour conserver un prééminence illusoire. Il attend que Judit aille mieux, qu’elle guérisse pour poursuivre leur route. Mais les monstres de ses cauchemars parviennent à la rejoindre et à l’obliger à un choix, un geste de sacrifice et de libération.

Mathias Enard n’épargne personne, aucune de ces forces qui assèchent le monde, le poussent à la laideur et à la haine, entrainement les hommes et les femmes dans une course folle vers l’abîme. Les hommes sont des chiens prisonniers de leurs chaînes pendant que l’argent dématérialisé est libre de révéler toute la misère du monde. La religion est une illusion entre les mains de bêtes agressives et cruelles, lâches barbares habiles à user et abuser de la fragilité des plus jeunes partout dans le monde. Il ose appeler un chat un chat, un imbécile un imbécile et pointer avec aisance le panurgisme de médias formatés par la peur et l’ignorance. Dans ce monde sans âme et sans grâce, une petite flamme parcourt parfois encore les routes, une flamme vive et légère qui aime sans se poser de question, qui vit sans imaginer être un modèle, qui regarde sans appréhension, avec une curiosité infinie. Il est beau ce héros, il porte cette part d’humanité que Victor Hugo avait insufflé à son cher Gavroche. Alors merci monsieur l’écrivain, merci de secouer notre formidable inertie, même si ce n’est que pour quelques heures…

 

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