Philip Roth – Némésis (trad. Marie Claire Pasquier) – Gallimard

http://www.gallimard.fr/Contributeurs/Philip-Roth

Némésis, la déesse de la juste colère. Celle qui anime le héros malheureux du dernier roman de Philip Roth, celle qui anime sans doute aussi un peu cet auteur à la fois prolifique et brillant, créateur d’une identité américaine et de personnages à la fois légers et sombres, de plus en plus product_9782070127207_195x320 sombres au fil du temps. Némésis c’est également la colère d’un dieu aveugle et barbare, abattant son poing enragé sur les plus humbles, les plus fragiles avec une implacabilité incompréhensible pour beaucoup. Comment le dieu de l’alliance peut il prendre autant de plaisir à frapper encore et encore son propre peuple. La vengeance d’une divinité redoutable contre ses fils, parfois les plus réfractaires à son courroux. Némésis est une plongée amère dans un aspect de l’oeuvre de Roth, contre lui-même aussi sans doute, contre ce sentiment pesant d’être tout ou partie responsable des drames autour de soi. Au point de revendiquer le chatiment, de le rendre encore plus pesant en incarnant volontairement la figure du bouc émissaire. Quelle plus belle punition que celle qu’on s’impose soit même? Qu’elle plus belle preuve de sa propre importance que de se présenter comme coupable d’un drame incompréhensible? Pourquoi accepter le hasard et le destin alors qu’on peut se vautrer avec complaisance dans une retoutable forme d’égotisme. Face à la cruelle divinité, on devient alors l’agent de la colère, celui par lequel tout le malheur advient. Et ainsi, on peut se poser sans scrupule mais avec colère dans la vertueuse posture du malheureux qui doit payer pour les crimes de dieu.

Ce roman de Roth est magnifique par la simplicité de sa construction. Un fait divers, une épidémie de polio en pleine seconde guerre mondiale, des centaines d’enfants mourant ou souffrant durablement des terribles séquelles laissées à l’époque par une maladie rendue célèbre par FDR. Le président américain incarnant la réussite malgré la tragédie, celui qui parvient à dépasser les obstacles terribles pour représenter l’espoir de son peuple et de bien d’autres. Par opposition à la figure tutélaire de l’Amérique en guerre, Roth nous entraîne sur les pas d’un jeune professeur de sport, interdit de service actif pour une mauvaise vue et qui se donne comme mission de rendre les enfants de son quartier plus forts par la grâce du sport. Mais la polio s’invite sur le terrain de sport et dans les maisons de cette banlieue chic. La maladie se propage vite et sans que rien ne semble pouvoir l’arrêter. Les membres s’atrophient, parfois les poumons cessent de fonctionner correctement, parfois la mort frappe. Le plus souvent la polio laisse derrière elle des éclopés, des handicapés plus ou moins lourds.

Malgré la peur qui s’invite dans le coeur des familles, Bucky Cantor affronte courageusement les risques pour maintenir une forme de normalité dans le malheur. Mais il ne peut rien faire contre ce virus alors peu connu et sa colère augmente avec le nombre des morts. Colère contre un dieu lointain et barbare ne semblant vouloir s’attaquer qu’aux innocents alors que tant de monstres rodent partout, qu’il serait aisé de frapper. Lorsque la maladie le rattrape, sa colère contre dieu devient colère contre lui-même et puisqu’il ne peut frapper la divinité, c’est lui qu’il passera désormais le reste de sa vie à punir.

Bouleversant et tragique, ce roman du refus de la fatalité sonne le glas d’une oeuvre magistrale où les héros de Philip Roth n’ont jamais totalement pu oublier ni leur colère pusillanime contre leur démiurge, ni s’affranchir totalement d’une forme de culpabilité que l’humour juif sait  souvent tenir à distance. Chose que Bucky Cantor n’a pas su ou voulu faire.

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