Christopher Clarke – Les Somnambules Eté 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre (trad : Marie-Anne de Béru) – Flammarion

Tout commence par un régicide, au printemps 1904, à Belgrade, tout finit dans les salons, hotels particuliers, sous les ors impériaux et républicains, dans les antichambres des pouvoirs européens, lorsque des hommes se retrouvent plus ou moins malgré eux embarqués dans un conflit dont personne encore ne mesure la gravité, dont chacun sent qu’il ne sera pas une partie de campagne. L’historien australien Christopher Clarke s’appuyant sur un formidable corpus de sources réussit l’exploit de rendre intelligible une période d’une rare complexité. Et de tordre le cou à l’idée encore très à la mode qu’en 1914, les peuples et les princes partaient la fleur au fusil pour casser qui du boche, qui de ruskov, qui du froggie ou qui du serbe. Même si personne n’envisage la tragédie à venir, le déclenchement de cette guerre est la somme de malentendus et d’alliances mal digérées. Pas de coupable idéal, même s’il faut reconnaître que l’irrédentisme serve à largement pourri la vie du monde. Mais après tout les nationalismes étaient à la mode, les empires peuplés de vieux barbons fatigués de tant de complexité et souvent en lutte contre leurs équipes gouvernementales et les empires ont pour mauvaise idée de se croire immortels. 9782081216488

Tout commence donc dans un palais royal à Belgrade où les serbes remarquablement énervés assassinent leur roi et reine, mettant fin à la dynastie qui les a dirigé depuis la création de l’état au début du XIXè siècle. Un évènement qui couronnait un siècle de violences et de règlements de comptes divers sous couvert de furia nationaliste. La Serbie libérée de l’occupation ottomane depuis 1804, cherchait désormais à s’affranchir de la tutelle de l’empire austro-hongrois et cela commençait par un double régicide.

Comment à partir d’un évènement somme toute mineure, a-t-on pu pendant 10 ans construire les bases de la crise qui à l’été 1914 lancerait les européens dans la phase un d’un formidable suicide ? C’est ce qu’avec talent et exigence, Christopher Clarke explique. Mettant en scène les différents protagonistes, il peint cette Europe des grandes familles où trois des souverains sont proches parents et où chacun cherche à la fois à renforcer son empire, conquérir de nouveaux territoires et assurer les routes commerciales. En dix ans, le visage de l’Europe va subir de profonds changements avec la première guerre des Balkans en 1912 et les alliances mêmes vont évoluer, posant les bases de soutiens qui pousseront les gouvernants dans la guerre.

En trois parties, l’historien présente de manière linéaire les protagonistes et les crises internes auxquelles ils font face dans ce début du XXè siècle. Ce qui fascine littéralement dans ce récit, c’est l’improbabilité de la guerre malgré les irrédentismes, les cris et les rodomontades. Comment imaginer que quelques factieux nationalistes serbes vont être assez malins pour poser les jalons et les bombes à retardement qui feront exploser l’Europe d’un seul coup ?

On peut bien sûr mettre en cause les piètres qualités de l’Empire austro-hongrois, empire bicéphale profondément divisé et incapable de faire respecter sa (im)puissance dans les Balkans. On peut regarder avec étonnement cette Russie impériale qui voit dans la guerre un moyen de faire taire les grondements qu’on entend à l’horizon. Ou cette Allemagne cherchant à récupérer les derniers morceaux des terres encore disponibles en Afrique et en Asie et dont le Kaiser est d’abord un garçon pusillanime et emporté. Enfin il est intéressant de regarder la France et l’Angleterre sûrs de leur puissance et assez remarquablement belliqueux.

Ces personnages, lorsqu’ éclatent les coups de feu tirés par Gavrilo Princip sur l’héritier du trône austro-hongrois à Sarajevo, se retrouvent brutalement projetés dans un univers étrange où des décisions sont prises sur des impressions et des aprioris. Les princes qui se connaissent depuis toujours tentent curieusement de sauver leurs empires, tandis que certains de leurs ministres rencontrent les visées belliqueuses de dirigeants « ennemis ».  Mais personne encore n’imagine la boucherie qui se prépare, même si les allemands ont déjà fait preuve d’infamie dans le génocide des Hereros en 1904 et que la France s’illustre déjà dans la fabrication et la vente d’armes et de canons d’une monstrueuse efficacité. Comment en quelques semaines, une Europe encore heureuse, fière et prospère se trouve-t-elle engagée dans un conflit qui prépare toutes les horreurs du siècle ? Parce qu’où « que nous jetions le regard dans cette Europe de l’avant-guerre, nous rencontrons cette légèreté désinvolte. Les somnambules marchaient vers la tragédie, inconscients.

Un essai brillant qui permet de voir la complexité des alliances et des enjeux et évitent les écueils du jugement de valeur ou de la désignation d’un coupable idéal. On notera cependant que l’auteur n’a aucune sympathie pour la furia nationaliste serbe et à certains égards, on trouve là la preuve que le récit de l’Histoire est toujours le fils de son temps.

Sur le site de l’éditeur.

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