Donna Tartt – Le Chardonneret (trad.Edith Soonckindt ) – Plon

le-chardonneret,M137222On s’attache parfois follement à une oeuvre. Une rencontre étrange et délicate entre deux sensibilités éloignées de plusieurs siècles et de milliers de kilomètres autour de l’oeuvre. La mère de Theo est un de ces êtres sensibles, littéralement fascinée par la délicatesse d’un petit tableau peint au XVIIè siècle par un élève de Rembrandt. Ce jour-là, au MET, la mère parle à son fils de son amour pour l’oiseau peint quatre siècles avant sa naissance par un certain Fabritius décédé à Delft lors de l’explosion de la poudrerie en 1654. Près d’eux, un vieil homme et sa petite fille écoutent fascinés eux aussi les explications passionnées de la jeune femme. Theo lui découvre les premiers émois amoureux dans les beaux yeux de la jeune fille qui écoute sa mère. Un petit monde idéal où l’amour et le savoir forment un ménage harmonieux.

Ménage qui vole en éclat lorsqu’une série d’explosions sécoue le celèbre musée new yorkais. La vie de Theo bascule dans le cauchemar et l’absurde. Sa mère décède, la jeune fille dont il a saisi le nom à la volée est emmenée à l’hôpital et il assiste le vieil homme dans ses derniers instants. Mais surtout Theo commet un geste étrange dans ce cauchemar de bruits et de fureur, il vole le petit tableau du maître hollandais. Une impulsion? Une volonté farouche de protéger un ultime lien avec la mère trop tôt disparue?

Désespéré par la tragédie, sans nouvelle d’un père plus qu’absent, rejeté par des grands-parents peu démonstratifs, Theo se retrouve chez un ami d’enfance, Andy, dans le bel appartement bourgeois de sa famille. Accueilli avec cette gentillesse un peu distante propre aux familles trop riches, il tente de trouver une petite place dans une normalité qui le blesse. Mais le temps fait son oeuvre et les Barbour semblent disposés à adopter officiellement le jeune garçon. C’est alors que le père surgit. Bronzé et trop amical avec sa copine déjantée, il arrache son fils au monde feutré du New York chic pour l’abandonner sur le sofa d’une maison blanche paumée dans un quartier en déshérance de Las Vegas. Le choc est total. Theo laisse derrière lui un monde affectif et doux pour être jeté dans un univers de solitude et d’abandon. Pourquoi donc son père a-t-il tant tenu à le reprendre? Une question qui hante les nuits du jeune homme. Dans ces moments de doute et d’inquiétude, le seule réalité semble s’incarner dans l’oiseau délicat, attaché par une chaîne à un morceau de bois, empêché de prendre enfin son envol.

La rencontre avec un autre enfin aussi abandonné que lui va définitivement couper Theo du monde cotonneux de l’enfance. Boris, fils d’un russe voyageur, alcoolique et violent, trouve en Theo un binome à façonner. L’alcool et la drogue renforcent encore le lien entre les deux garçons. Une longue descente vers l’enfer de la dépendance et d’une forme de folie où Theo va enfermer la souffrance de son double abandon. La mort de son père va le rejeter sur les routes, pour un retour vers sa ville natale.

Le récit dense et long de cette vie d’enfant grandi trop vite est mené de main de maîtresse par l’écrivaine. Elle crée un monde sensible et délicat par le luxe de détails qui forme son récit. Tout est susceptible d’être raconté, nulle elipse ou oubli. Les lieux, les choses, la beauté, la laideur, les sentiments et les sensations sont disséqués et déposés dans un texte brillant. Donna Tartt n’hésite pas à s’abandonner à une luxe de détails qui mal maîtrisé aurait rendu le texte d’une redoutable lourdeur. Mais comme le coup de peinceau de Fabritius a su créer délicatement retenir son chardonneret, elle tient son texte de bout en bout. Elle raconte les péripéties de la vie traversée de Theo, lie avec finesse la description de la beauté de meubles et des tableaux et celle de la douleur de vivre quand on a perdu tragiquement tous ses repères. L’amitié vénéneuse entre Theo et Boris trouve un écho dans la description de l’amitié entre Theo et Hodie et on suit avec passion chaque pas de Theo entre ombre et lumière, entre mensonge et vérité, entre souvenirs torturés et espoirs fous. Un roman à déguster sans aucune modération.

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