Dominique Paganelli – Ils avaient 20 ans, ils ont fait la guerre d’Algérie – Tallandier

978-2-84734-846-0Je me suis intéressée à cette guerre le jour où j’ai rencontré un de ceux qui « ont fait l’Algérie ». Auparavant, il s’agissait pour moi, d’un conflit colonial dans lequel l’armée et les colons avaient le mauvais rôle et les algériens étaient pris dans une jolie image d’Epinal de « résistants ». Je me souviens encore de mon agacement après la lecture d’un roman  de Laurent Mauvignier, « Des Hommes » dans lequel l’auteur racontait la mémoire violentée et et la violence larvée qui habitaient désormaisses héris dans ses interactions avec autrui, même des années après le retour. J’avais détesté ce roman qui me semblait noyé dans une autocomplaisance assez veule. Je serais sans doute moins dure aujourd’hui. La lecture des ouvrages de Benjamin Stora notamment m’a ouvert les yeux sur une réalité complexe, sur une guerre sans nom mais remplie de victimes et de bourreaux. On est loin du confllit héroique, celui dont on se souvient et dont on parle à ses enfants, puis à ses petits enfants. On est loin du fait d’armes ou de l’engagement de plein coeur. Il aura fallu attendre plus de trente ans pour que les « évènements » d’Algérie, la « pacification », trouve enfin sa qualification dans la bouche des autorités françaises et ainsi une place dans la mémoire nationale. Les appelés peuvent enfin parler, raconter leur guerre, leur solitude, la confrontation à la peur et à la torture commises sous les ordres des autorités militaires françaises. Ils peuvent enfin dire l’ennui, plus épuisant que la chaleur, la colère d’avoir été jetés dans une guerre sans nom et sans morale, la détestation de soi et des autres, la peine pour les perdants de cette guerre, les pieds noirs, les juifs et les harkis.

La parole enfin libérée de ces millions de jeunes hommes appelés sous les drapeaux pour aller nettoyer les écuries d’Augias de l’Empire colonial français en pleine déréliction heurtera sans doute encore longtemps la mémoire des algériens. Mais justement, c’est parce que la mémoire algérienne est également amputée d’une part de réel par la propagande nationaliste du FLN et par la confiscation de la mémoire nationale au profit des généraux au pouvoir que la parole de ces jeunes hommes fait sens. Ni héros, ni bourreau, doté d’une solide culture politique ou vierge de toute idée sur la question, ils sont partis sans vraiment savoir où, pour se confronter avec un autre si loin de leur quotidien. Il est intéressant que la génération des jeunes issus de l’immigration algérienne découvrent que derrière les horreurs racontées, il existe de simples soldats dont certains ont pris fait et cause pour la cause de la liberté du peuple algérien, d’autres ont suivi les ordres stupidement, d’autres encore et c’est sans doute la majorité du millions de jeunes hommes appelés par une république aux abois, n’avaient pas d’idée préconçue, pas d’avis sur la destinée de l’Algérie, avec un seul but, retourner entier de l’autre côté de la Méditerranée, retrouver les parents et la petite amie, les études ou un travail.

C’est cette majorité « sans histoire » dont la parole peut aujourd’hui être source d’apaisement. Retrouver l’humain derrière le soldat, derrière l’ennemi. Parler de la simple existence pour oublier les blessures portées par les ultras des deux camps.

Dominique Paganelli a retenu ici la parole de gens connus, une galerie hétéroclite dans laquelle on trouve un dessinateur pour qui « parler de l’Algérie c’est trop dur » et qui préfère encore la dessiner pour montrer la laideur de la hiérarchie militaire, un écrivain français qui a rompu la parole donnée pour enfin libérer la mémoire par les mots couchés sur le papier et offerts aux yeux de tous, un chanteur de rock engagé qui a joint la foule heureuse en juillet 62, un ancien ministre du parti socialiste ou un cycliste. Des parcours individuels de ceux qu’on a appelé les « appelés du contingent » jeté dans les « evènements » par un ministre de l’Intérieur qui deviendra président de la République, mais n’aura pas le mot de sagesse pour dire enfin la faute commise en Algérie. On pourra s’étonner qu’aucune voix de l’Algérie française ou de l’OAS ne soient représentées, car après tout, eux aussi ont existé dans notre histoire, mais ils ont sans doute été bien peu nombreux parmi les appelés.

Tous parlent de la beauté de cette terre, de la gentillesse des populations civiles, de la peur qui vous prend le ventre quand il faut partir en mission surtout la nuit et qu’on est alors à la merci du tireur d’élite. Ils disent l’ennui terrible des longues journées passées à attendre, la vie quotidienne dans les chambrées, de plus en plus étrange et surréaliste à mesure que la défaite s’annonce. Certains disent l’horreur des bordels de campagne, le racisme ordinaire, la connerie et la violence des paras et des légionnaires, et toujours l’ennui et l’attente frénétique de la quille, de ce jour bénie où on embarquera enfin pour Marseille, laissant enfin derrière soi cet univers ubuesque.

Il y a un formidable travail de mémoire à effectuer sur cette guerre qui a laissé des milliers de jeunes hommes dans le déni et le silence, dans la longue nuit de leurs cauchemars sans parole. Un travail qui bénéficierait aux deux pays et à ceux qui ont choisi de vivre d’un côté ou de l’autre. La reconnaissance du choix des harkis, leur pardon par les anciens combattants de l’Algérie libre. Il faudrait que les historiens parlent dans les écoles pour vider les abcès haineux et lèvent les voiles de la méconnaissance ou de la propagande des uns et des autres. Une histoire qui parlerait de la perte d’un pays par des millions d’hommes et de femmes et de perte d’amis par ceux qui avaient acquis enfin leur indépendance. Beaucoup reste à faire, mais la parole se libère et avec elle la pacification des mémoires….

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