Emmanuel Carrère – Le Royaume – P.O.L

La rentrée 2014 est au roman biographique. Nos auteurs semblent en panne d’imaginaire, alors il plonge avec délice dans la vie des autres pour donner leurs avis plus ou moins autorisés et refaire le match de ces existences célèbrées ou plus anonymes.

le-royaume,M165128Carrère lui est un habitué de ce genre. Il se plonge depuis de longtemps dans les méandres torturés de personnalités: celle de son grand-père, d’un criminel, d’un écrivain russe et nationaliste. Rien de nouveau pour lui donc avec ce pavé, sauf peut être sa première centaine de pages dans lesquelles il reveient sur un évènement marquant de son existence, les trois années où il a été un chrétien pratiquant fervent. Ce moment de sa vie où il allait écouter la messe chaque jour, où il commentait chaque matin les écrits des Evangiles, où il a même fait baptiser son second fils du nom de ce Jean-Baptise annonciateur du Messie. Trois années pour retrouver un équilibre fragilisé par un mariage en chute et un complexe de la page blanche. Trois années à se fondre dans un univers rassurant dans lequel le croyant n’a plus aucune inquiétude, plus de question, vit dans une bienheureuse certitude de tous les instants.

A l’issue de cette « crise », au moment de Päques 1993, l’auteur sort de son état passionnel sans bruit ni trompette, il cesse de prier, cesse de croire que la désaffection est une épreuve nouvelle à surmonter pour assurer sa foi. Il reprend tranquillement le fil de sa vie, reprend la plume, divorce, se remarie et devient père pour la troisième fois. Il continue à se promener dans les montagnes valaisannes avec son ami Hervé. Il connait les succès médiatiques et pense à autre chose.

Puis, au détour d’un des nombreux sujets d’écriture, Emmanuel Carrère retrouve le goût de son ancienne passion. Quelle plus belle histoire à raconter que celle de ces premiers chrétiens, de ce moment où la secte d’un petit bonhomme vaguement médecin, vaguement zélote, vaguement prophète, est en passe de devenir un phénomène culturel et religion sans précédent dans la région. Le désormais agnostique Emmanuel Carrère se parre des atours de l’enquêteur, comme jadis pour parler de Romand et se lance à la poursuite des vies de Paul, le créateur de la nouvelle religion, et de Luc l’évangéliste fidèle.

Pendant preès de quatre cents pages, Carrère nous invite à le suivre dans ce petit morceau d’Empire romain, sur les pas de Luc et de Paul. Il cherche dans les textes, remarque ce qui n’est pas dit, interprète les absences, les silences. Il se sent libre d’inventer les moments laissés dans l’ombre et d’interpréter de diverses manières les textes qu’il a sous les yeux. Ni soumission aveugle, ni critique virulente, juste le travail d’un créateur autour d’autres créateurs. C’est ce qui fascine dans le travail de Carrère, cette facilité avec laquelle il s’empare de ces destins et les croisent sans cesse avec ses propres affects.

Un roman remarquable, hommage de romancier à ses pairs. Il y raconte une histoire connue, mais trouve sa propre voie, son rythme, sa cohérence et nous offre à la fois un splendide voyage dans le temps et une réflexion passionnante sur l’art d’écrire.

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