Cinéma – Le fils de Saul – László Nemes

Ce film fera sans aucun doute date dans la filmographie consacrée à l’extermination des Juifs d’Europe par les nazis entre 1941 et 1945. Comme a fait date le livre de Primo Levi, « Si c’est un homme », ou comme les témoignages récemment découverts des hommes des Sonderkommandos ainsi que les quelques photos volées à la machine de destruction et d’effacement du crime. Il ne s’agit pas d’émouvoir le spectateur comme avec « La Liste de Schindler », ou de tenter une œuvre totale comme avec « Shoah », ni d’analyser la sémantique de la novlangue nazie comme avec le témoignage de Saul Friedlander ou de faire œuvre de conte comme avec « La vie est belle ».

Mais s’il est aisé de dire ce que cette oeuvre n’est pas, je ne suis pas vraiment capable de dire ce que c’est. Au-delà du témoignage, au-delà de l’acte militant, de la volonté de faire mémoire, c’est un moment plus indicible que cela. Peut-être la revendication ultime d’un acte humain, authentiquement humain au cœur de la barbarie.

Car enterrer les morts est notre spécificité, il semble que nous ne partagions cette volonté qu’avec les éléphants. Nous enterrons nos morts et nous prions les dieux. Nous offrons à ceux qui ne sont plus l’abri à la fois hospitalier et égalitaire de la terre, du feu ou du ciel. Poussière tu redeviendras poussière, tu reviendras au tout cosmologique. Tu t’es nourri, tu seras désormais nourriture.

Ce film qui n’est sur le coup, ni bouleversant, ni émouvant, qu’on regarde hébété, en état de sidération, profondément glacé, fait son chemin quand il se referme sur la tragédie de ces quelques hommes et sur le geste d’humanité pure de l’un d’entre eux. Saul, le hongrois. Cet homme qui depuis quatre mois, temps d’existence des équipes de nettoyage des crématoires, accompagne des milliers d’êtres à la mort, les aide à se dévêtir, leur sourit peut être parfois, les houspille peut être, ne ressent plus qu’une indifférence garante de ce qui reste de sa vie. Cet homme qui entend les hurlements de ceux qui vont mourir, les râles de ceux qui meurent, qui sort les corps avant de les charger vers les fours. Cet homme qui brûle dans des fosses ceux que les crématoires ne peuvent plus bruler, puis qui jette les cendres dans la rivière, ultime lit de mort de milliers de femmes, d’hommes, d’enfants. Cet homme-là croit reconnaître dans un corps d’adolescent son fils. Il n’a d’autre but alors que de lui offrir une sépulture.

Folie d’un homme au cœur des ténèbres de l’Histoire. Offrir une sépulture à un enfant, quand tant d’autres ont fini emportés par les vents, déposés sur les terres chaudes et froides en cendres dont on ne saura peut-être plus dans quelques milliers d’années de quelle immense tragédie elles sont les vestiges, déposés en fin limon au fond d’une rivière. Saul veut une sépulture, un Kaddish, un refuge pour le corps supplicié de son fils. On regarde ce combat désespéré, sidéré. On regarde cet homme prendre les risques les plus déments pour avoir la possibilité d’offrir un coin de terre et une prière à son enfant perdu. On regarde cet homme reprendre pieds dans l’humanité, s’arracher à sa condition de « stucks », de rouage d’une monstrueuse machine, pour donner une sépulture, le geste le plus normal, le plus essentiellement humain.

Le film terminé, reviennent alors les détails. La caméra subjective qui donne l’impression d’être au cœur du drame, le visage de l’acteur, de Saul, visage du sacrifice ultime pour dire que l’humanité n’a pas complètement sombré dans les camps de la mort. La lumière ou plutôt son absence pendant la plus grande partie du film, comme si elle avait disparu du monde, puis le vert si vibrant de la forêt, le bruit de la pluie, ces instants de normalité avant le retour de la barbarie. Il y a le murmure de l’eau, de cette rivière charnier qui sera finalement le lieu du dernier repos pour le fils de Saul. Un film qui fera date car il s’adresse à notre intelligence, à notre humanité, à notre mémoire pour laisser en nous la trace indélébile de ces millions de destins assassinés.

Sur le site du Nouvel Obs

PS: Le réalisateur pense qu’il faut montrer son film dans les écoles, il a raison. Parce qu’il faut lutter contre l’ignorance et la froide haine qui s’installe….

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