Joyce Carol Oates – Carthage (trad.Claude Seban) – Philippe Rey éditions

Il faudra bien qu’elle l’obtienne ce Nobel de littérature, l’écrivaine américaine aux multiples prix internationaux. Car son œuvre est une fresque aussi brillante et terrible que celle d’une autre grande des Lettres made in US, Toni Morrison. Une fresque brillante parce qu’elle ne cesse de représenter les ombres, les recoins pourrissants, les mauvaises manières et les vilaines pensées d’une nation brandissant son patriotisme religieux pour mieux cacher les vilains démons qui l’obsèdent. Ou bien est ce justement cette fascination pour le barbu protestant tout en dureté et en imprécations qui rend obligatoire l’apparition des démons de l’âme humaine ?

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Avec Carthage, la famille, l’armée, la nation passent sous les fourches caudines de l’écrivaine. Et cela donne un portrait bien sombre des piliers états uniens.On peut être une famille bourgeoise et élevée en son sein une petite vipère hargneuse et aigrie parce qu’elle n’est pas « belle », juste « intelligente ». On peut être la terre des braves et envoyer surtout des jeunes désargentés faire une guerre de rapine et de destructions massives et les transformer en bêtes humaines avec autant d’efficacité que les mines de Zola. On peut se cacher derrière la liberté et la responsabilité pour construire des systèmes carcéraux, véritables chancres où se déploient une haine terrifiante, haine entre prisonniers, entre gardiens et surtout haine contre les autres, ceux du dehors, ceux qui ne comprennent rien.

Joyce Carol Oates ne laisse rien passer, ni les fantaisies amères d’un pays en rupture avec les plus faibles, ni les conséquences terribles de la propagande nationaliste ou religieuse, ni la vilénie qui naît dans les cœurs envieux. Face à ces noirceurs, les gens heureux, ceux qui tentent vaille que vaille de garder au cœur une part de bonheur sont à la peine et deviennent des héros fragiles mais si lumineux.

Carthage commence comme un polar avec un sujet très à la mode aux Etats Unis : « une jeune fille a disparu » pour prendre le chemin de la tragédie antique. La ville au doux nom de Carthage, qui évoque Flaubert et les armées romaines brisant la culture punique. Les noms des personnages entre philosophie grecque et héroïnes shakespeariennes, les péripéties, le voyage pour comprendre, le difficile retour, c’est presque un exercice de style. Et cela donne un roman dans lequel les différentes voies racontent comment le destin, l’inexorable fatum, s’est joué de chacun d’eux. Briser les arrogances et les illusions de bonheur. Les dieux s’amusent et ce n’est pas le barbu qui peut y changer quoi que ce soit…

Sur le site du Guardian

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