Verbatim – Marc Ferro

« Quand on est déchu, il est important de se sentir servi. Un peu de dignité est alors retrouvée » [Marc Ferro – L’Aveuglement – Tallandier; p.98]

Phrase qui semble évidente, mais comme le fait remarquer l’historien dans son dernier ouvrage ‘L’aveuglement’ publié chez Tallandier, cette évidence a été plus souvent pratiquée par des régimes totalitaires que dans les Etats dits Providence. Il n’est qu’à voir le succès dramatique des Restos du Cœur, intervention privée et citoyenne pour lutter contre la pauvreté depuis le milieu des années 80 en France.

Nous nous demandons pourquoi l’Etat Islamique et son califat, à la suite des Frères Musulmans et du wahabisme saoudien ont un tel succès chez des jeunes occidentaux. La phrase citée plus haut est toujours d’actualité et peu apporter un début de réponse. Quand on est déclassé, il suffit que quelqu’un vous accueille, vous dise que vous avez raison d’être en colère et vous donne les moyens de punir ceux qui vous ont méprisé pour que vous sautiez (si je puis dire) sur l’occasion. Le phénomène psychologique n’est pas particulièrement nouveau ou révolutionnaire.

On peut crier au désespoir parce qu’ils ont frappé des jeunes qui nous ressemble mais ils frappent surtout notre acceptation des inégalités et la création de ghettos: pour pauvres d’un côté, aidée par des politiques de la ville à tous les niveaux reléguant les plus démunis, les migrants fragilisés et les héritiers de notre passé colonial; et des ghettos urbains pour jeunes gens bien intégrés, avec des revenus très appréciables et totalement déconnectés du monde réel. On parle de mélange dans ces quartiers parisiens. Mais où est le mélange quand le prix des loyers chassent les plus pauvres, quand l’immobilier est un moyen efficace de faire le ménage, quand le prix d’un café ou d’une baguette au nom fleuri laisse rêveurs puis désespérés des jeunes et des moins jeunes invités à quitter les lieux.

Les morts de novembre ne sont pas responsables de leur triste sort, notre aveuglement devant la misère et le sentiment de déclassement, puis de colère dans un certains nombre de lieux, en banlieue et dans les campagnes si. Nous pouvons toujours nous cacher derrière les jolis mots au fronton des mairies, mais nous savons tous que nous ne sommes intéressés que par nous mêmes et que si nous voulons bien que nos enfants fréquentent dans leurs écoles, « la diversité », il faut que cette diversité soit économiquement inexistante.

Nous avons tous le choix de commettre des actes odieux ou de tenter de nous en sortir par le haut, c’est ce qu’on entend souvent, mais objectivement, si votre horizon se bornait aux tours mornes de quartiers désertés par les entreprises, si l’éducation n’était plus la voie royale pour sortir du ghetto, si vous étiez de plus en plus nombreux à contempler de loin le banquet de l’économie virtuelle et financiarisée, ne seriez vous pas tenté par un mouvement de colère, d’envie, de rage même? Imaginez alors qu’un groupe vienne vous voir, vous rende un peu de cette dignité perdue, en vous offrant l’abri d’un groupe organisé, prenant soin de votre mère, de votre vieux père, de votre sœur, n’auriez vous pas envie que cela dure? Et ne seriez vous pas enclin alors à vous engager pour défendre les valeurs de ce groupe?

Bien sûr que non, répondront certains….et bien au regard des témoignages de l’Histoire, j’aurais tendance à penser que confronter à la faim et à l’inégalité criante, nous serions nombreux à faire de mauvais choix. Ce n’excuse rien, cela rappelle seulement que nous avons toujours les moyens de limiter la casse. Cela s’appelle la politique. Regrettable qu’elle soit devenu comme l’économie un enjeu de petits pouvoirs serviles et non plus cet art (rarement atteint) de vivre ensemble, d’une construction sociale homogène où les pauvres ne sont pas relégués dans un coin pendant que les riches profitent de tout, mais où l’égalité passe par des réelles opportunités de s’accomplir. On a le droit d’être riche, on a le droit de se souvenir qu’à moins de jouer au Loto, on devient rarement riche tout seul…. Certaines entreprises l’ont compris, certains hommes très riches l’ont également compris, surtout aux Etats Unis. En France nous nous gargarisons de mots et de concepts, en fermant soigneusement les yeux sur les terribles inégalités que nous avons laissé s’installer.

Désormais le FN et les djihadistes ont repris le flambeau de l’encadrement des déclassés et le résultat ne s’est pas fait attendre. Les déclassés d’un bord ou de l’autre de la rivière culturelle ont choisi leur camp, et ce n’est pas celui des gentils démocrates que nous sommes….

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