Nejib – Stupor Mundi – Gallimard

1540-1 (1)Umberto Eco a un héritier, il s’appelle Néjib et fait de la BD.  Une technique de dessin assez minimaliste, des couleurs tranchées, un trait net presque acerbe. Et ce dessin est mis au service d’une histoire passionnante, une plongée dans ce Moyen Âge brillant et ouvert sur le monde malgré la pression des bigots ( toute ressemblance avec des faits actuels est totalement assumée).

Voulez vous savoir qui a inventé l’appareil photo? qui a posé les jalons de la psychanalyse? comment et pourquoi le plus gigantesque faux de l’histoire chrétienne a été créé? Alors plongez vous dans les aventures de la petite Houdé, de son Golem, de son insupportable savant de père sous le regard du terrible Stupor Mundi, Frédéric II.

C’est beau, c’est drôle, c’est tragique et cela nous rappelle qu’il y a toujours eu des lieux et des espaces où le savoir et l’intelligence étaient réunis pour lutter contre les obscurantismes …. et jouer de la sainte politique 😉

Sur le site de France Culture

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BD – Paroles de la guerre d’Algérie 1954-1962

51zrnJJOxKL__SX385_De cette guerre enfin nommée, il reste de profondes blessures des deux côtés de la Méditerranée, de profondes cicatrices dans le tissu social français et une somme d’incompréhensions qui servent aujourd’hui de ferment à des accusations et à des erreurs d’interprétation pour ne pas parler d’interprétations fallacieuses dans les deux camps. On se sert encore des crimes commis pour accuser les uns et les autres de tous les mots ou pour jouer la propagande du eux contre nous. Et le musée qui aurait dû voir le jour du côté de Montpellier a vu sa fin signée par la nouvelle majorité…de gauche, qui craint qu’un tel musée ne réveille les vieilles haines. Oubliant de fait que les historiens rassemblés autour de ce projet avait fait le ménage des délires de grandeur de certains politiciens locaux. Bref, une guerre qu’on ne nommait pas à l’époque et qui aujourd’hui se dérobe au travail scientifique des historiens pour interroger les mémoires, toutes les mémoires et les libérer de la tension mémorielles pour les transformer en riche patrimoine partager en France et en Algérie.

Cette bande dessinée qui s’inscrit dans la série des témoignages de guerre parmi lesquels on trouve « Paroles de poilus », « Paroles de Verdun » ou « Paroles d’étoiles ». Un témoignage illustré par quelques planches. Une manière de rendre accessible au plus grand nombre la parole d’anonymes ou de gens plus connus. Dans le cas de la guerre d’Algérie, Jean-Pierre Guéno, écrivain et historien rend hommage à son père, Pierre, résistant, nommé ensuite au RG où il développait les pellicules venues d’Algérie dans lesquels il découvrit l’horreur commise par des hommes contre d’autres hommes, où il fut confronté au tragique constat que les abominations commises par les nazis se répétaient dans les rangs français et dans ceux du FLN, sur des milliers d’innocents, victime collatérales d’une guerre d’indépendance et d’une guerre de prééminence.

C’est pour saluer la mémoire de ce père, que le fils décida bien des années plus tard de réunir onze témoignages, des hommes, des femmes, des français, des algériens, tous victimes de l’arbitraire, de la barbarie et d’une tragédie humaine sans nom. Le gouvernement militaire qui avait reçu les pleins pouvoirs de la part du gouvernement français torturait des algériens, des français sympathisants du FLN, pendant que le FLN torturait et assassinait des civils français ou algériens sympathisants de l’Algérie française ou juste des sans-opinions. On torturait, on tuait des femmes, des hommes, des enfants. Le pire était commis chaque jour et culmina côté français dans les atrocités commises par l’OAS et pour les algériens dans le massacre des harkis.

Une guerre nationale, devenue guerre civile. Une guerre commencée par la France, terminée par les algériens. Une guerre dont il reste trop de zones d’ombres, de manipulations et de propagandes pour qu’enfin la paix des braves s’instaurent des deux côtés de la Méditerrannée. En cela, les témoignages rassemblés dans cette BD sont de formidables moyens d’ouvrir la discussion, d’engager le devoir de mémoire, la nécessaire pacification par la science historique. Nos pères ou nos grands-pères ont fait cette guerre, notre génération, celle de nos enfants doivent parler de paix et de reconstruction des liens.

Un ouvrage qui accompagnera toutes les mémoires et parlera à tous les hommes et femmes de bonne volonté….

BD – Les années Ventoline

9782754808101Deux jolies BD pour parler d’une vie normale mais en prise avec la grande Histoire. Farid Boudjella dessine sa vie d’adolescent, ancien de la polio, désormais membre à part entière de la catégorie asthmatique chronique. La découverte de la ventoline, médicament miracle semble devoir le libérer enfin de ses soucis de santé, mais devenu gravement dépendant, il doit désormais aller rejoindre d’autres malades dans une jolie clinique dans l’arrière pays toulonnais. Là, l’adolescent fait de belles rencontres et découvrent les joies des petites magouilles entre amis pour se fournir en cigarettes ou en ventoline. Le dessin n’est pas forcément tout à fait à mon goût, mais il ne brise l’unicité du récit.

Le second tome raconte la rencontre avec un jeune malade revenu d’Algérie dans les malles de l’armée française. Boudjellal traite du difficile problème des harkis, dix ans après les accords d’Evian, dans une France qui veut surtout oublier dans la croissance ceux et celles qui ont participé et laissé beaucoup d’illusions dans les Evènements. Ainsi lorsque Mahmoud découvre que ce nouvel ami un peu taciture est un ancien harki, il lui jette au visage toute la rage et la hargne que les algériens ont gardé envers ces supplétifs de l’armée française qui ont fait un autre choix de civilisation. Le jeune homme revit ses souvenirs tragiques et surtout son amitié avec un général français, humaniste et converti à l’Islam, dont la mort ne fut saluée que par le silence méprisant d’une hiérarchie française peu encline à saluer ces fortes têtes.

Le travail de Boudjellal est intéressant parce qu’il fait entrer dans l’Histoire commune des histoires particulières, nous offrant ainsi d’autres points de vue sur la période, mais également parce qu’il introduit le handicapé comme héros récurrent et plein de vie. L’athée militante apprécie peu la fin de l’Histoire, mais après tout il ne s’agit pas de mon histoire.

Riad Sattouf – L’arabe du futur – Allary editions

WP_20140514_001L’histoire vraie d’un petit garçon blond fils d’une bretonne et d’un syrien en exil qui découvre entre 1978 et 1984 les paradis du socialisme libyen et syrien. Dans cette BD féroce et tendre, au dessin léger et enfantin, on suit les aventures rocambolesques d’un petit garçon au long cheveux tout blond, à la bouche de têteur qui se retrouve plongé dans la Lybie du colonel Khadafi et la Syrie d’Hafez El Assad, auprès de ses parents dont l’une semble l’archétype de la mère idéale, patiente et gentille et l’autre un de ces exilés, fils du panarabisme et d’une tradition arabo-musulmane qui finit toujours par ressortir ici ou là.

Le petit Riad découvre que dans le paradis du socialisme libyen, il faut mieux rester enfermer dans son appartement sous peine de retrouver ses valises sur le pas de la porte et de nouveaux occupants, car d’après le petit livre vert, la maison est à celui qui l’habite et que cette phrase est prise aux pieds de la lettre par beaucoup de libyens. Il observe un pays où les rues et les immeubles sont vides, où le leader est omnipotent et omniprésent, où l’on mange des mûres tombées des arbres et des bananes parce que Kadhafi aime les bananes.

Après quelques années de cette vie étrange, le jeune Riad et ses parents partent s’installer en Syrie, dans le village de la famille paternelle. Après le grand et beau cavalier libyen, il découvre le terrifiant et louvoyant leader Hafez, un pays où les pendus rappellent que la loi d’airain des alaouites ne saurait être discutée par qui que ce soit. Riad et ses cheveux blonds devient le souffre-douleur de ses cousins qui voient en lui un « juif », fils de chien, baiseur de cul. Un langage fleuri qu’il apprend dans un village où le rien et l’ennui sont les seuls compagnons sûrs.

Difficile, quand on a grandi dans une cité corsaire sous l’égide d’une mère toute puissante et d’un père un peu absent, de comprendre ce monde où les femmes sont des fantômes noirs, qui poussent des petits cris stridents à la vue d’une progéniture violente et stupide. Difficile de ne pas être d’accord avec le père quand il dit que seul le fouet et la dictature permettent d’envoyer les arabes à l’école pour qu’ils  échappent enfin à un atavisme de stupidité transmis avec le thé trop sucré et deviennent enfin les « arabes du futur », édiqués et riches. Difficile en même temps d’apprécier ce père qui trouve finalement normal d’isoler sa bretonne de femme dans un monde où elle n’est qu’un objet qu’on doit cacher au fond de la maison. En même temps, on est touché par ce récit où le père est un gentil bouffon et la mère, un roc indéboulonnable malgré son apparente soumission. J’attends avec impatience les prochains opus.

Chloé Cruchaudet – Mauvais Genre – Delcourt

Sur le site de l’éditeur

1540-1Une BD enthousiasmante sur un sujet épineux en ces périodes d’hystérie réactionnaire, le désir d’être un autre ou une autre, le désir de connaître tous les plaisirs au prix parfois de sa tranquilité d’âme et de coeur.

Louise et Paul s’aiment d’amour tendre, ils se marient puis la guerre survient et Paul rejoint les poilus dans des tranchées où la folie des combats brisent l’esprit de ceux qui survivent aux bombes briseuses de corps. Pour échapper à ce charnier en marche, Paul se coupe un doigt pour retourner à l’arrière, là où la vie peut reprendre ses droits. Mais l’armée est chienne et les généraux avides de cette chair à canon qui fabrique l’aloi des lourdes médailles pendues à leur auguste plastron. Alors Paul déserte.

Mais être enfermé dans une chambre à peine plus grande qu’un tombeau, est-ce vraiment vivre. Alors Paul se travestit. Il jouera les femmes pour échapper aux recherches. Avec la complicité bienveillante et vaguement amusée de Louise, il se drape des oripeaux de la femme. Jusqu’au bout des ongles, Paul devient Suzanne. Paul découvre derrière le travestissement un air nouveau, une attitude différente, un chant du corps différent. Et rapidement Paul se délecte de ce goût de femme.

Commence alors une vie folle dans les rues puis dans les bois où la liberté sexuelle trouve enfin un peu de paix buccolique. Mais on ne joue pas impunément avec les joies du genre, la période n’aime guère les invertis et le poids des tradition finit de fracasser un esprit secoué par la violence des combats.

Cholé Cruchaudet dans un dessin crû et léger nous parle d’un temps que nous voudrions être lointain, mais les 30% de jeunes souffrant face à une sexualité différente et les désignant comme bouc émissaires des salauds et des lâches nous rappellent tristement que ce temps est encore le nôtre.

A lire….

BD – Jul & Charles Pépin – Platon la gaffe

http://www.dargaud.com/platon-la-gaffe

9782205072549-couv-I400x523Traiter une question de philosophie complexe comme le travail et l’homme par le biais de la BD, il fallait oser, et contrairement à ce que nous rappelle Audiard (et qui reste très souvent vrai), « les cons ça osent tout, c’est même à cela qu’on les reconnait », l’auteur de BD et le philosophe de magazine signent un très joli duo où le dessin et le texte se répondent harmonieusement. L’humour est souvent un allié redoutable pour lutter contre la niaiserie et/ou la pédanterie et une fois de plus cette réputation n’est pas volée.

Un petit tour du monde du travail, de ses grandeurs et décaldences et de son histoire dans notre Occident toujours écartelé entre héritage grec et chrétien, entre travail torture et travail révélation. Nos charmants auteurs nous promènent à la suite du stagiaire Kevin Platon au coeur des arcanes de l’entreprise moderne où le marketing et les pots de départ ne cachent pas toujours les tendances totalitaires.

L’organigramme de Cogitop, « Un service, des cerveaux » (c’est beau le marketing non :-)) est un modèle du genre. Du patron Jean-Philippe Dieu au coursier BHL (remarquablement trouvé celui-là), on suit les aventures de notre stagiaire en maraude dans les différents services de l’entreprise. On croise un DRH sous les traits de Nietszche, un syndicaliste Jean-Karl Marx, des commerciaux très énervés Voltaire et Rousseau et un pauvre créatif perdu Bourdieu. Suivant les tribulations de notre jeune et fort malchanceux stagiaire, on aborde les grandes questions de la pensée occidentale vis-à-vis du travail d’un point de vue résolument contemporain. L’abus des stages par les entreprises, la norme, l’architecture des lieux de travail, la surveillance, l’art d’être un bon (ou un mauvais) patron, mais également l’incapacité à saisir l’important au profit d’une agitation permanente, la très à la mode vie privée au bureau ou encore le harcèlement, c’est bien toute la vie de l’entreprise qui est accouchée entre planches et prose.

La conclusion est toujours la même, si nos chers anciens voyaient le travail comme le lieu de toutes les soumissions et donc un espace réfractaire à l’activité de l’esprit, nous sommes nous contraints d’agir dans une réalité où le travail est une norme et une règle. Ne pas en avoir est une stigmate que nos millions de chômeurs expérimentent durement chaque jour dans notre espace européen. Oui, cette BD est un joli cadeau à faire et à se faire, pour ouvrir la discussion avec nos ados mais pas seulement. A ne pas râter…