Elodie Lecuppre-Desjardin – Le royaume inachevé des ducs de Bourgogne – Belin

Lecuppre2016Un essai très éclairant et très complet sur le duché de Bourgogne qui de Philippe le Hardi à Charles le Téméraire, fut tour à tour l’allié du pouvoir royal et son ennemi le plus farouche. Une vaste mosaïque de territoires étendues de le Frise au Mâconnais, unissant des populations diverses dans leurs traditions et leurs langages, sous l’autorité plus ou moins bien supportée d’une branche de la maison de Valois. Les quatre ducs qui se succèdent sur plus d’un siècle sauront mener une politique d’alliances, de mariages et de lignages particulièrement brillante dans un espace en pleine guerre civile. Malgré tout, ces hommes appartiennent à leur époque et ne parviendront donc pas à poser les bases d’un Etat, question qui d’ailleurs n’intéressera vraiment que le dernier duc de Bourgogne Charles le Téméraire qui échouera lamentablement et verra sa fille cadette dépouillée de son héritage au profit de l' »universelle aragne », Louis XI, précurseur de la volonté unificatrice et centralisatrice du futur royaume de France.

Elodie Lecuppre-Desjardin analyse avec art et beaucoup de témoignages et chartes du temps, la réalité de ce grand duché, ses contradictions, ses forces, ses faiblesses, le désir des populations unies par le voeu des princes, l’émergence politique et militaire des pouvoirs bourgeois, véritables oppositions aux pouvoirs féodaux, alliés d’un moment, ennemis le jour suivant, en fonction de leurs seuls intérêts économiques.

Ce que nous rappelle l’historienne, et qui est salutaire dans ces heures sombres de nationalismes à courte vue, c’est que l’Histoire n’est jamais la bonne amie de la propagande d’où qu’elle vienne. L’Histoire appartient à son temps, ni plus ni moins, elle n’a aucune incarnation légitime dans le présent. Il faut rendre à César ce qui appartient à César et laisser l’Histoire aux historiens.

Dans la Marche de l’Histoire

Fritz Bauer, un héros allemand – Lars Kraume

Après le Labyrinthe du silence en 2014, le cinéma allemand continue sa quête de son histoire judiciaire engagée dans la dénazification de l’Allemagne de l’Ouest. Fritz Bauer, déjà présent dans le précédent, est ici le héros. Un héros fatigué, aigri, amer, presque mis à terre par la violence implicite des nazis dispersés dans tout l’appareil ouest allemand, protégés par les Etats Unis dans leur lutte contre le communisme, protégés également par la mauvaise conscience, voire l’absence de conscience des allemands du peuple. Mais ce héros va se dresser pour obtenir la tête du serpent Eichmann. Dans son combat à mort contre le théoricien de l’extermination de la population juive d’Europe, à peine caché en Argentine, le procureur va faire appel au tout jeune Etat d’Israël, pas encore conscient de la responsabilité historique qui va devenir la sienne pour que la mémoire des millions de victimes de la Shoah soit maintenue vivante et vibrante.

Le film se vit comme un polar et malheureusement on y découvre à nouveau la complicité terrifiante des démocraties occidentales dans la fuite de la peste brune. Un film à voir et à faire voir, pour la mémoire, pour la justice, pour l’Histoire.

Figurer l’extrême violence — Actuel Moyen Âge

Comment l’extrême violence et ses représentations, hier comme aujourd’hui, reflètent les peurs d’une société face à ses propres dérives… Le Journal d’un bourgeois de Paris, racontant la reddition de Meaux à Henri V en 1422, en pleine guerre de Cent Ans, présente un épisode tout à fait singulier. Le roi d’Angleterre fait décapiter un prisonnier, […]

via Figurer l’extrême violence — Actuel Moyen Âge

J.M.Roberts & O.A.Westad – Histoire du monde, les âges anciens (trad. Jacques Bersani) – Perrin

Présentation sur le site de l’editeur

Enorme déception avec cette Histoire du Monde dont j’avais entendu tant de bien. Si le livre se lit très bien, il relève d’une vision de l’Histoire qui me semble terriblement datée. On a l’impression de plonger un bréviaire historique du XIXè siècle, où la dimension téléologique, la vision masculine et centrée autour des figures de pouvoir sont aujourd’hui et, heureusement, totalement dépassées notamment par le travail de l’Ecole des Annales.

9782262047160

Avant l’Histoire, la préhistoire sur laquelle les deux historiens s’attardent complaisamment pour nous livrer une vision de l’avènement de l’homme moderne qui semble tout droit sorti d’un essai anthropologique d’avant guerre. Les homininés ont un petit quelque chose en plus qui leur permet de se répandre sur la terre et de faire advenir le règne de ce charmant être humain, familial, génie de la chasse et de l’outil, artiste précoce. Une vision aussi caricaturale qui n’est gauchie que par la présence de passages sur l’évolution du climat qui sont pour moi la seule chose intéressante de cette partie.

Ensuite, c’est la chronologie classique: les grandes centres urbains autour des grands fleuves du Moyen Orient, la Chine et l’Inde. Etudes qui prennent fin avec l’avènement du christianisme, présenté comme l’aboutissement du judaïsme. Là encore, une succession de portraits datés où on retrouve les princes et maîtres. Pas un mot d’histoire sociale, peu de géographie, pas de place pour une histoire non linéaire, ce qui au XXIè siècle relève de l’exploit.

Certes les auteurs rappellent que toutes les civilisations connues du temps ont eu des liens commerciaux et que les grandes migrations ont constamment rebattu les cartes des populations mais la façon de l’aborder reste superficiel.

Quant à l’Afrique, aux Amériques et à l’Océanie, peu de mots pour dire: peu de traces donc pas d’Histoire connue. Un peu juste tout de même quand on prétend faire une histoire du monde.

Au final, l’impression tenace d’un savoir dogmatique et scolaire, dont on comprend pourquoi il a connu un tel succès dans le monde anglo saxon où le reader’s digest est une institution. Je ne suis pas certaine qu’un tel travail rencontre un succès durable chez les amateurs d’Histoire, sauf à ranger ce livre au niveau de l’Histoire pour les Nuls, un aperçu synthétique et simple sur l’Histoire générale de l’homme moderne. Ce n’est pas ce que je cherchais, donc je fais faire l’impasse sur les deux autres tomes.

Robespierre – la fabrication d’un monstre – Perrin

http://www.franceculture.fr/emissions/la-fabrique-de-lhistoire/histoire-des-quartiers-14-entretien-avec-jean-clement-martin-puis

robespierre_jcmartinRobespierre, l’homme d’une Révolution qui aurait mal tournée. La légende est tenace et au regard du récent numéro de la Revue des Deux Mondes, le personnage provoque toujours de violents et souvent stériles affrontements. Car le portrait formidable que dresse l’historien Jean-Clément Martin est nuancé, intelligent, enfin libéré de la gangue de la bigoterie révolutionnaire ou anti-révolutionnaire. Ni monstre, ni ange, ni dieu, ni démon, un homme politique au coeur d’une période complexe, mutante et redoutablement fertile en retournements. Une vision enfin moderne et donc non partisane, rendant la lecture agréable, fine et intelligible par tous les curieux, amateurs ou non de la grande messe révolutionnaire.

De son enfance, de son adolescence, de ses années de jeune homme, on entend enfin la parfaite « normalité ». Robespierre n’est pas un monstre froid dès sa naissance, il est le produit de son temps, de son lieu, de son éducation, similaire à de nombreux jeunes hommes qu’on retrouvera en 1788, puis tout au long de la révolution d’un côté ou de l’autre de l’échiquier politique mouvant de ces temps révolutionnaires. La Terreur reprend une place réelle et non plus fantasmée et devient un phénomène politique aux multiples acteurs et facettes.

La légende imposée par les Thermidoriens se dissipe sous la plume de l’historien et apparaît enfin la formidable complexité des temps et des alliances. Un travail nécessaire dans ces temps de réification historique et sociétale.

Sur le site de l’Histoire

 

Femmes et franc-maçonnerie – Yves Hivert-Messaca, Gisèle Hivert-Messaca

ob_fb11cd_messecaDepuis plusieurs décennies maintenant les femmes s’affirment et affirment leur présence dans l’Histoire. Chercheuses, politiques, intellectuelles, philosophes, poètes, artistes, elles ont pris la suite des grandes horizontales qui faisaient les délices de la petite histoire. En France, en Europe, aux Etats Unis, plus difficilement dans le reste du monde, des femmes et des hommes se sont battus pour l’égalité des droits entre les deux genres de l’humanité, puis des femmes et des hommes se sont battus pour que l’Histoire soit enfin celle de l’Humanité.

Il reste cependant un lieu où ce combat reste à mener malgré sa prétention à parler au nom de l’Humanité. La franc-maçonnerie qui a voulu poursuivre le travail des Lumières, a longtemps oublié que la moitié de l’humanité était faite de sœurs. Ou plus exactement, ces beaux messieurs si âpres à la pensée univoque, ont estimé de leurs devoirs de nous protéger, nous faibles femmes, de ce grossier travail qui consiste à mettre deux neurones en action pour en tirer une pensée dépassant le simple fait de serrer les fesses avant d’avoir chier. Un peu vulgaire? Oui mais la lecture de ce formidable essai donne de violentes poussés d’urticaire, tant les arguments de ces messieurs semblent d’une affligeante stupidité. On s’étonne peu que l’Histoire du monde n’ait pas forcément été très progressiste depuis trois siècles.

Une chose est certaine, quand on lit ceux contre quoi les femmes ont dû se battre pour être reconnue comme citoyenne à part entière, puis comme personne à part entière et enfin très récemment comme intellectuelle à part entière, on ne doute plus qu’elle représente la part le plus courageuse, la plus intrinsèquement puissante de l’espèce humaine. Malheureusement, la moitié masculine tient bon le manche de la pioche et du bâton avec lequel elle repousse les tentatives des femmes pour affirmer leur capacité pleine et entière à réfléchir et à faire jaillir de belles idées de son jus de cerveau.

En découvrant les arguments de certains maçons des siècles passés et qu’on entend encore ceux de certains maçons contemporains, on se dit que l’hystérie machiste a de beaux jours devant elle. Heureusement pour nous, la lutte s’organise et les histoires vues du point de vue des femmes, montrant la présence des femmes, leurs implications dans les luttes  et les progrès sociaux, leur volonté sans cesse réaffirmée d’être à la tête de leur propre vie et de leur pensée, on se doit d’espérer que des générations de jeunes chercheuses et chercheurs s’attelleront à la tâche et rendront aux femmes leur place en pleine lumière sous les signes de la pensée…

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