Ruwen Ogien – Mon dîner chez les cannibales – Grasset

On se souvient tous de ce moment lors de la rencontre avec Montaigne où l’on découvre ce que l’autre veut dire. Ce que le respect de l’autre peut avoir de complexe et d’essentiel et l’importance absolu de regarder dans le blanc des yeux les limites de notre propre « humanité » ou « civilité ». Partant de ce constat Ruwen Ogien rassemble les diverses chroniques faites dans divers médias autour du relativisme culturel et moral.

Ce qui est intéressant dans ce travail c’est le sens de la mesure, la remise en cause de la philosophie comme ultime phénomène de la pensée. Elle ne peut rendre compte de la réalité qu’en liaison avec les autres sciences humaines – ceci est valable d’ailleurs pour toutes les composantes de ces mêmes sciences humaines.

Confrontant sa pensée au réel et souvent au réel sexué et sexuel: procréation, pornographie, mariage, mais également suicide assisté, avortement sont abordé ici sous l’angle du minimalisme moral. Une vision qui en choquera certains mais qui a l’intérêt de rappeler qu’à trop s’occuper de ce qui se passer dans le cul et le con des individus, dans leurs viscères ou dans leur regard sur la mort, on oublie de s’occuper de ce qui aujourd’hui fragilise vraiment les femmes et les hommes, l’économie libérale sans règle, ni norme.

Passionnant et très stimulant.

Sur le site de Grasset

 

Il faut lire Spinoza…

« NE PAS RIRE, NE PAS PLEURER, NE PAS DETESTER, MAIS COMPRENDRE »

pmfrhs29spinozap1couv« Comment le philosophe qui écrit “par Réalité et par Perfection j’entends la même chose” peut-il nous aider à changer le monde ? Pourquoi Spinoza attise-t-il aujourd’hui notre réflexion ? Comment l’ennemi du libre-arbitre peut-il nous apprendre, non à changer de vie, mais à changer notre vie ? Par quel tour de force un penseur aussi austère est-il devenu notre maître de joie ? Athées ou croyants, scientifiques ou économistes, tous ont “leur” Spinoza. Jusqu’aux penseurs d’extrême-gauche qui, tels Frédéric Lordon, Toni Negri ou Miguel Benasayag ont trouvé chez Spinoza les outils d’une critique du capitalisme capable de prendre le relais du marxisme discrédité. Excommunié de son vivant, longtemps tenu à l’écart des grandes histoires de la philosophie, son heure a sonné ! André Comte Sponville, Clément Rosset, Henri Atlan ou Raphaël Enthoven vous le révèlent. »

Revue de presse –

Trois excellentes livraisons des grands mensuels de sciences humaines ce mois-ci. Les attentats de 2015, la crise migratoire et les réponses politiques sont au centre des préoccupations de la pensée française et parfois internationale et par des biais différents la littérature, la philosophie et les sciences humaines se penchent sur notre modernité heurtée de plein fouet par les crises internationales. En parallèle de ces passionnantes lectures, on pourra écouter avec bénéfice la formidable leçon de clôture donnée par Régis Debray, lors de la journée de la Philosophie organisée par France Culture le 30 janvier dernier.

En écoute ici

14495730922_SHUM277S_258Commençons par le hors série de la revue Sciences Humaines saluant comme il se doit le quart de siècle de la revue. Après un rapide retour sur les grandes questions qui ont jalonné ces vingt cinq dernières années, Sciences Humaines abordent de front les questions graves posées à la société français par les crises successives depuis le début des années 2000. Ecologie, économie, crise du religieux et crise identitaire, Politique et intimité du couple et de l’individu, c’est un panorama très large et très didactique qui nous est proposé. Une preuve s’il le fallait que tenter d’expliquer, tenter de comprendre sont des nécessités pour trouver des solutions qui ne passent pas  par la guerre de tous contre tous et la limitation des droits de chacun.

La philosophie est également convoquée pour tenter de comprendre la crise que nouspmfr96couv traversons. La question du bien et du mal n’est ni nouvelle, ni particulièrement aisée, mais la philosophie offre ceci de merveilleux qu’elle ne juge pas, n’impose pas et n’obère rien. D’où une vision nuancée de ces notions usées et abusées par certains politiques et religieux pour réduire la psyché humaine à un vain combat. A la suite de nombreuses émissions du service public, la presse comprend le danger d’une vision binaire, matinée de complotisme aigu et incantatoire de l’Histoire contemporaine et nous offre des pistes pour tenter d’amorcer le dialogue avec celles et ceux qui trouvent dans les réponses toutes faites et simplistes des réseaux sociaux un lieu facile à vivre et à penser. L’école ne peut pas tout, mais elle devrait travailler sur ses acquis pour rappeler l’importance de la méthode de décryptage d’une information. La revue se referme sur un entretien passionnant avec le philosophe américain Michael Walzer qui nous rappelle que la lutte contre la terreur commence par celle qui agit en nous, comme un poison mortel.
564Le dernier mot revient bien sûr à la littérature, ce lieu de tous les engagements, de toutes les libertés, de toutes les errances et des plus grandes vérités humaines avec un formidable dialogue entre notre jeune « goncourtrisé » Mathias Enard, auteur d’une oeuvre toute en nuances et lumière sur les entre deux, ces terres étranges de toutes les rencontres et le grand écrivain engagé algérien Kamel Daoud, qui avec Meursault contre enquête avait enfin rendu la parole à cette Algérie laissée orpheline par un Camus parfois si froid. Lorsque la parole s’échange entre deux intelligences aussi humanistes on rêve de n’entendre le monde que par de tels esprits fils des Lumières occidentales comme orientales. Le dossier du mois est consacré à l’abrupte et parfois austère ponctuation; où on découvre que ce jeu de symboles pour respirer et enchanter un texte, a une histoire particulièrement traversée et ce bien avant les jeux de nos romanciers et poètes contemporains.

Bref du très bon pour penser le monde avec un peu moins d’emphase et de crispation et un peu plus d’esprit et de nuances, le moyen de tenir la peur à distance et de retrouver un peu de paix et d’intériorité.

Le féminin et le sacré – Catherine Clément & Julia Kristeva -Albin Michel

1540-1Reprise d’un dialogue initié à la fin des années 1990, dans lequel l’anthropologue et la philosophe livrent leur point de vue sur le féminin, sa place dans la sphère spirituelle et les combats à mener pour une Histoire enfin humaniste.

L’échange épistolaire a repris en 2015, alors que l’Europe est confronté à deux crises majeures: les frappes terroristes sur son sol et la plus grande des réfugiés depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Les deux intellectuelles ont décidé de donner à lire leurs impressions, leurs analyses, leurs intimes convictions que les femmes ont une approche du sacré spécifique. Ce sacré qu’elles tentent de définir au fur et à mesure de leurs échanges est multiforme et divers mais s’appuie tout de même sur cette expérience irréductiblement féminine le rapport à l’enfant à naître depuis la grossesse jusqu’au moment plus tardifs où l’enfant est en souffrance.

D’Afrique en Europe Centrale, des Amériques vers l’Asie, les deux femmes échangent leurs expériences personnelles, la psychanalyste et l’anthropologue confronte leurs expériences et leurs regards, divers, parfois opposés mais toujours féconds.

Ce qui est fascinant dans cet échange, outre l’érudition des deux intellectuelles, c’est la facilité de l’échange malgré les désaccords. Ma prédilection va vers Catherine Clément, à son goût pour les femmes d’ailleurs, le polythéisme fécond et la force des traditions indiennes et africaines, mais j’ai su apprécié les rapports de la psychanalyste avec le sacré occidental, même s’il me semble toujours plus maladif, moins vivifiant.

Dans le combat féministe quotidien, ces échanges lettrés sont des moments de pure grâce. On y trouve l’engagement intellectuel des femmes, mais aussi la réalité d’une Histoire par les femmes et parfois même pour les femmes.  Un bel échange épistolaire qui renoue avec une tradition perdue depuis trop longtemps, échanger sur le temps long, écrire en réponse, se nourrir de l’expérience de l’autre. Remarquable.

Dans la presse….

Intéressantes lectures dans trois revues riches de leur diversité;

53Robespierre se paie la Revue des Deux Mondes. Des portraits multiples d’une figure marquante et divergente de notre Histoire contemporaine. Démon ou héros, pourfendeur de l’ancien monde ou grand massacreur de l’idéal démocratique, difficile de se prononcer. Sans doute parce que, et c’est le premier enseignement de ces portraits à entrées multiples, la réalité est nuancée et loin des caricatures des pros et des antis. Ainsi le portrait le plus intéressant est celui de l’historien Thomas Branthome, qui s’appuie sur la chronologie et réussit l’exploit de sortir enfin l’homme d’Arras de sa gangue de Terreur… On regrettera, en tous cas moi, la présence d’Onfray et de Mélanchon qui jouent à merveille leur personnage et son donc ennuyeux comme la pluie d’automne.

Dans ce numéro de la revue, une belle interview d’Umberto Eco, toujours vif et léger, un être assez rare dans ces périodes d’intense sérieusité, maladie mortelle s’il en est.

Site de la revue

96-300x407Autre monde des Lettres avec Transfuge, toujours riche et éclectique. Un Adonis en guerre contre l’Islam malade de sa peste bigote, Nick Toshes et son art trash du roman de l’Amérique hors les murs, une chronique virulente de l’archi trendy Virginie Despentes et le cinéma avec des chroniques de l’exellentissime « Francofonia » ou très réussi « Madame Bovary ».

Site de la revue

12196287_10153755891721018_345838759417221120_nEnfin le hors série de Books qui nous donne à lire le marronnier de l’année philo avec l’éternelle question du rôle des philosophes. L’avantage c’est qu’on se promène un peu partout pour un tour de la question international, mais il reste souvent une impression de caricature avec du tout ou rien. Le manque de nuances dans les analyses est souvent assez consternant. Par ailleurs, les philosophes rassemblés ici sont les adorés du paysage médiatique, cela manque un peu de nouveautés et surtout de diversités. Bref, du pas mal, mais on tombe trop souvent dans la facilité, Dommage pour une revue qui sait pourtant ouvrir ses fenêtres sur les mondes….

Site de la revue