Nejib – Stupor Mundi – Gallimard

1540-1 (1)Umberto Eco a un héritier, il s’appelle Néjib et fait de la BD.  Une technique de dessin assez minimaliste, des couleurs tranchées, un trait net presque acerbe. Et ce dessin est mis au service d’une histoire passionnante, une plongée dans ce Moyen Âge brillant et ouvert sur le monde malgré la pression des bigots ( toute ressemblance avec des faits actuels est totalement assumée).

Voulez vous savoir qui a inventé l’appareil photo? qui a posé les jalons de la psychanalyse? comment et pourquoi le plus gigantesque faux de l’histoire chrétienne a été créé? Alors plongez vous dans les aventures de la petite Houdé, de son Golem, de son insupportable savant de père sous le regard du terrible Stupor Mundi, Frédéric II.

C’est beau, c’est drôle, c’est tragique et cela nous rappelle qu’il y a toujours eu des lieux et des espaces où le savoir et l’intelligence étaient réunis pour lutter contre les obscurantismes …. et jouer de la sainte politique 😉

Sur le site de France Culture

Chloé Cruchaudet – Mauvais Genre – Delcourt

Sur le site de l’éditeur

1540-1Une BD enthousiasmante sur un sujet épineux en ces périodes d’hystérie réactionnaire, le désir d’être un autre ou une autre, le désir de connaître tous les plaisirs au prix parfois de sa tranquilité d’âme et de coeur.

Louise et Paul s’aiment d’amour tendre, ils se marient puis la guerre survient et Paul rejoint les poilus dans des tranchées où la folie des combats brisent l’esprit de ceux qui survivent aux bombes briseuses de corps. Pour échapper à ce charnier en marche, Paul se coupe un doigt pour retourner à l’arrière, là où la vie peut reprendre ses droits. Mais l’armée est chienne et les généraux avides de cette chair à canon qui fabrique l’aloi des lourdes médailles pendues à leur auguste plastron. Alors Paul déserte.

Mais être enfermé dans une chambre à peine plus grande qu’un tombeau, est-ce vraiment vivre. Alors Paul se travestit. Il jouera les femmes pour échapper aux recherches. Avec la complicité bienveillante et vaguement amusée de Louise, il se drape des oripeaux de la femme. Jusqu’au bout des ongles, Paul devient Suzanne. Paul découvre derrière le travestissement un air nouveau, une attitude différente, un chant du corps différent. Et rapidement Paul se délecte de ce goût de femme.

Commence alors une vie folle dans les rues puis dans les bois où la liberté sexuelle trouve enfin un peu de paix buccolique. Mais on ne joue pas impunément avec les joies du genre, la période n’aime guère les invertis et le poids des tradition finit de fracasser un esprit secoué par la violence des combats.

Cholé Cruchaudet dans un dessin crû et léger nous parle d’un temps que nous voudrions être lointain, mais les 30% de jeunes souffrant face à une sexualité différente et les désignant comme bouc émissaires des salauds et des lâches nous rappellent tristement que ce temps est encore le nôtre.

A lire….

BD – Jul & Charles Pépin – Platon la gaffe

http://www.dargaud.com/platon-la-gaffe

9782205072549-couv-I400x523Traiter une question de philosophie complexe comme le travail et l’homme par le biais de la BD, il fallait oser, et contrairement à ce que nous rappelle Audiard (et qui reste très souvent vrai), « les cons ça osent tout, c’est même à cela qu’on les reconnait », l’auteur de BD et le philosophe de magazine signent un très joli duo où le dessin et le texte se répondent harmonieusement. L’humour est souvent un allié redoutable pour lutter contre la niaiserie et/ou la pédanterie et une fois de plus cette réputation n’est pas volée.

Un petit tour du monde du travail, de ses grandeurs et décaldences et de son histoire dans notre Occident toujours écartelé entre héritage grec et chrétien, entre travail torture et travail révélation. Nos charmants auteurs nous promènent à la suite du stagiaire Kevin Platon au coeur des arcanes de l’entreprise moderne où le marketing et les pots de départ ne cachent pas toujours les tendances totalitaires.

L’organigramme de Cogitop, « Un service, des cerveaux » (c’est beau le marketing non :-)) est un modèle du genre. Du patron Jean-Philippe Dieu au coursier BHL (remarquablement trouvé celui-là), on suit les aventures de notre stagiaire en maraude dans les différents services de l’entreprise. On croise un DRH sous les traits de Nietszche, un syndicaliste Jean-Karl Marx, des commerciaux très énervés Voltaire et Rousseau et un pauvre créatif perdu Bourdieu. Suivant les tribulations de notre jeune et fort malchanceux stagiaire, on aborde les grandes questions de la pensée occidentale vis-à-vis du travail d’un point de vue résolument contemporain. L’abus des stages par les entreprises, la norme, l’architecture des lieux de travail, la surveillance, l’art d’être un bon (ou un mauvais) patron, mais également l’incapacité à saisir l’important au profit d’une agitation permanente, la très à la mode vie privée au bureau ou encore le harcèlement, c’est bien toute la vie de l’entreprise qui est accouchée entre planches et prose.

La conclusion est toujours la même, si nos chers anciens voyaient le travail comme le lieu de toutes les soumissions et donc un espace réfractaire à l’activité de l’esprit, nous sommes nous contraints d’agir dans une réalité où le travail est une norme et une règle. Ne pas en avoir est une stigmate que nos millions de chômeurs expérimentent durement chaque jour dans notre espace européen. Oui, cette BD est un joli cadeau à faire et à se faire, pour ouvrir la discussion avec nos ados mais pas seulement. A ne pas râter…

 

Loic Sécheresse – Heavy Metal – Gallimard BD

9782070696765_1_75Une plongée drôlatique dans le monde pourtant très sombre des écorcheurs qui pillèrent la France de Charles VII.

On découvre ici un La Hire picaresque, soumis à une Jeannette aux grands yeux, poussée vers son destin funeste destin par sa foi escathologique. Tiraillé entre les joies du pillage et du massacre et l’aspiration à une étrange pureté le chevalier La Hire et ses compagnons de fortune et de beuverie traversent les pages de cette BD dans une débauche de couleurs et de dessins pointus.

Une histoire connue soutenue par un dessin qui met assez bien en scène la folie hystérique de ce court moment que fut l’avènement de Jeanne d’Arc et le retour en grâce de  Charles VII. Loic Secheresse a su mettre en scène ses personnages dans leur histoire sans caricature excessive et avec une truculence de fort bon aloi.

BD – Moi René Tardi, prisonnier au Stalag IIB

http://www.decitre.fr/livres/moi-rene-tardi-prisonnier-au-stalag-ii-b-9782203048980.html

Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu de BD, mais l’avantage avec Jacques Tardi c’est qu’on a la certitude d’une valeur sûre, tant sur le plan humain que technique. Après la Grande Guerre, ses trnachées, ses poilus et son désespoir, c’est l’expérience poignante de son père, prisonnier 9782203048980FSde  guerre dès 1940 et envoyé passer la totalité de la guerre dans un Stalag de Poméranie qu’il nous narre avec ce même humour désespéré, cette même colère pleine d’humanité. Le point de vue narratif est très simple, un dialogue entre l’enfant Jacques Tardi et son père René, depuis le char perdu dans une France brutalement occupée par une armée allemande très préparée jusqu’au jour de la libération du camps, au prélude de la longue marche vers la liberté retrouvée (objet du 2nd volume).

Le père du dessinateur a décidé de s’engager dans l’armée française, au moment de la montée des périls, mais contrairement à son père, grand père de Jacques, il n’a guère eu le temps de briller par son héroisme, tant la débacle due à l’incurie des autorités militaires françaises fut rapide et tragique pour les milliers de soldats brutalement déportés vers les camps organisés dans le Reich. Une affluence telle que même les responsables des camps ne voyaient pas comment accueillir une telle masse de prisonnier.

La colère de René Tardi l’accompagnera tout au long de sa détention, colère contre la furie des matons, contre la bêtise de la France occupée qui abondonne ses soldats, mais c’est surtout la faim, cette faim qui ne quitte jamais le prisonnier qui le révolte. Abandonné par leurs gouvernants, soumis aux mauvais traitements de matons, à l’arbitraire parfois le plus tragique, il sait qu’il ne doit qu’à un peu de chance de vivre moins mal que d’autres camarades.

La dessin toujours simple permet de laisser toute la place au texte, aux traits d’humour teinté de désespoir et aux questionnements d’un fils qui malgré la difficulté comprend mieux grâce au récit de son père, comment se forge et se brise les caractères. A lire absolument, à offrir aux grands et moins grands, cela fera un sujet de discussion autout de la dinde plus intéressant que le prix des huîtres ou le combat des simplets de l’UMP…