Cinema – Sous surveillance

18465546_jpg-r_160_240-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx20461988_jpg-r_160_240-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxC’est curieux, mais ce scénario ne m’est pas inconnu et je suis presque certaine de ne pas avoir lu le roman de Neil Gordon « Le dernier d’entres nous » que Robert Redford adapte ici. Je cherche désespérémment si c’est chez un autre écrivain, Russell Banks peut être ou dans un polar à la télé, que cette histoire m’a déjà été comptée.
L’histoire des Weathermen est familière à ceux qui ont vécu cette période de bouillonnement social et culturel où la jeunesse pensait encore que se battre contre le système valait la peine de prendre quelques coups de matraque. Elle a été popularisée pour les générations suivantes dans l’excellentissime « Américan Darling » de l’excellentissime Russell Banks. Ce groupe « terroriste » a été pendant longtemps la dernière épine dans la lourde papate de Big Brother. D’insupportables gauchistes pris dans la nasse de la répression policière et étatique et qui parvinrent tout de même à échapper au FBI de JEH et de ses petits.
Ils restèrent longtemps sur le mur des « most wanted » avant que d’autres noms et d’autres photos ne viennent les remplacer. Leur retraite forcée laissa la plupart le coeur refroidi, pendant que d’autres vivaient en vase clos pour ne pas être obligés de se confronter à la tragédie de l’échec. Trente années de retraite pour devenir de parfaits citoyens. Mais le poids de la culpabilité pèse lourdement chez nos amis calvinistes. Une erreur se transforme en crime et devient la croix d’une révoltée devenue desperate housewife. Ses enfants correctement élevés la dame décide de se rendre. Toute action entrainant une réaction, la rédition de cette femme provoque la curiosité d’un petit plumitif du journal local. Moins bête ou plus arriviste que la moyenne de ses contemporains, le journaliste va débusquer les autres membres du groupe et jeter le FBI sur leurs traces, provoquant une gigantesque chasse à l’homme.
Tout le monde a fait le lien entre le rôle qui a révélé un Robert Redford engagé, celui du journaliste Bob Woodward du prestigieux Washington Post, dévoilant avec courage le scandale du Watergate et celui de ce gamin sans conscience politique ou moral, prêt à tout pour un scoop. On voit également à quel point l’ébulition et le sens de la lutte civique de ces années se sont dilués dans le ron-ron du neo-capitalisme des années Reagan. Et combien les attentats de 2001 ont fait de nous de tristes pantins baissant vertueusement la tête au nom du « bien commun ». Ce film, pour moi, est celui de notre chute dans les abimes du conformisme et de la soumission. Nous sommes prêts à dévorer notre voisin pour prendre sa place et à marcher sur toutes les têtes pour ne pas perdre nos petits privilèges. Fini le temps où dans la rue, nous exigions la moralité de nos élus et la fin de la violence envers ceux et celles qui refusaient les « bienfaits » du capitalisme.
Le film est honnêtement tourné, Redford a vieilli, lui aussi et même s’il reste encore un peu d’idéalisme dans l’un des plus beaux regards du cinéma, la moue elle est amère et désillusionnée.

Cinéma – Hannah Arendt

Hannah Arendt – le film

Formidable adapation de ce moment particulier de la vie de la philosophe, lorsqu’elle se confronte directement à la barbarie nazie pour en déceler l’insondable banalité. Car ce que va découvrir Hannah Arendt, femme libre s’il en est, c’est que derrière la machine de mort qui anihila la totalité de la culture juive européenne et fit des millions de victimes, on trouve une succession de petits rouages presque parfaitement huilés. Une longue chaîne de petits fonctionnaires minables se contentant de suivre aveuglément les ordres sans chercher à comprendre la totalité de l’abominable peinture. Ce constat déjà avait de quoi choquer les contemporains, mais quand pour la première fois furent incriminés les chefs juifs des ghettos, qui en conscience pour beaucoup ont décidé d’obéir sans résister aux ordres, la tempête fut terrible. On l’accusa d’être antisémite, de véhiculer la haine de soi, caractéristique de certains juifs allemands trop assimilés. De vouloir défendre malgré tout son professeur, le philosophe allemand Martin Heidegger, qui avait lui aussi fait le choix du soutien au nazisme pour conserver ses petits privilèges.

Malgré la violence de l’opposition qui suivit la publication de son article dans le New Yorker, elle continua à affirmer que son travail philosophique sur la question était valable et cohérent. Dans une leçon d’anthologie donnée devant des étudiants curieux et une administration craintive et lâche, elle tint bon, révélant la liberté d’une pensée en action.
Paradoxalement, c’est sans doute son ouvrage bien plus que le procès Eichmann qui fédéra une population juive dans le culte de la Shoah. En mettant en cause les rabbins et les autorités juives qui n’avaient pas pu ou compris qu’il était nécessaire de s’opposer en bloc aux demandes des SS, elle provoqua une sorte de ralliement de la communauté juive autour de l’idée que la Shoah était un évènement an-historique non soumis à la moindre exégèse.

Un film qui tombe bien pour rappeler que le principe de toutes pensées est de se confronter au réèl et parfois de taper durement là où ça fait mal pour permettre de continuer à avancer. Une pensée soumise à des diktats ou à des interdits n’est qu’un dogme ou une forme assimilée de propagande…et lorsque la philosophe rappelle qu’elle n’aime pas un peuple mais des individus, elle nous rappelle ce que nous devrions tous professer: le patriotisme est souvent une forme de paresse qui mène au nationalisme le plus étroit.

Cinéma – Dead Man Talking

20469164_jpg-r_160_240-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxxhttp://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=209821.html
Vous voulez voir le meilleur film depuis le début de l’année, alors courrez mais courrez dans les quelques salles qui proposent ce chez d’oeuvre du cinéma. Et non ce n’est pas une blague belge ou un pré- poisson d’avril. Le cinéma belge étonne depuis quelques années maintenant avec des films à la fois drôles et décapants, politiquement incorrects et conduits par des réalisateurs brillants. Les acteurs finissent un jour ou l’autre par tomber dans notre PAF, mais c’est leur cinéma qui révèle leur véritable talent. Dans ce film, Virginie Effira est renversante dans le rôle d’une chargée de com. glaçante. Mais ce qui fait du cinéma belge, un cinéma à part entière, ce sont les sujets qui ne sont pas de piteuses copies du cinoche ricain, mais des scénarii abordant des sujets complexes et passionnants. Avec Dead Man Talking on a trois sujets en un film: le cynisme d’une société du spectable prêt à haïr et adorer sur demande – pour les mal entendants, je vous suggère de regarder le traitement de la petite Nabila, icône médiatique comme le fut un jour Loana et qui tombera dans les affres de l’oubli dès l’émission terminée. Comment la justice peut se gripper devant une situation inédite, personne n’a jamais pensé qu’un condamné à mort pourrait vouloir prendre la parole et la garder. Enfin l’inanité de politiques dignes de Groland, dont seule l’image et les calîneries envers des électeurs moutons garantissent une pérénité toujours plus fragile.

Patrick Ridremont, réalisateur et acteur de son film, nous offre une excellente direction d’acteurs, qui oscillent en permanence entre l’absurde et la profondeur, entre le rire et le désespoir, toujours dans la nuance, car le rire parfois à gorge déployée, est un rire de clown triste, car chaque acteur porte une terrible fragilité dans son jeu. Il est également l’interprète brillantissime de ce mort qui parle, de ce rien du tout qui a volé la lumière des projecteurs, ce conteur moderne dont chaque mot est la garantie du prochain souffle.

François Berléand qui a la lourde charge d’être le directeur de prison nouvellement nommé. Antiphathique et cruel, parfois à la limite du ridicule, il se trouve totalement pris au dépourvu par ce petit grain de sable qui provoque l’arrêt de toute la machine judiciaire pour ouvrir le temps du politique spectable.

Le film est également une réussite technique, avec une photo impeccable, à la fois onirique, proche de l’univers de Burton dans la partie tragique et de l’univers de Deschiens ou de Groland dans sa partie politique avec des couleurs saturées et des costumes ridicules. Les images dans le cimetière de la prison ou dans la prison elle-même, grise et terne s’éclairent d’une touche de couleurs vives dans les icônes du prêtre – Christian Marin émouvant, et dans la capote d’une jeune fille perdue dans cet univers mortifère.

Une réussite absolue et oui, je le redis, le meilleur film de ce premier trimestre 2013. A ne surtout pas rater…