Magazine – Philosophie Magazine Hors Série – Les Philosophes et le communisme

pmfrshs21cocop1couvUn hors série tout à fait enthousiasmant. Des sources antiques qui pensent la cité idéal et un citoyen idéal aux philosophes contemporains qui espèrent encore dans des lendemains qui chantent pour tous, c’est toute l’histoire complexe et terrible d’une idée philosophique devenue doctrinaire par manque de courage puis criminelle par appât du pouvoir personnel que nous propose la revue.

Pour être honnête ce sont surtout les sources anciennes, pré-marxistes et les espoirs vivaces de quelques philosophes contemporains comme Vattimo, Nancy ou Ziegler qui m’ont passionnés. Car les erreurs des têtes dures et les ‘on vous l’avait bien dit’ des anciens fidèles devenus fidèles opposants portent surtout la médiocrité d’une pensée qui au XXè siècle semble surtout être un jeu de rôle dans lequel il faut être soit aronien soit sartrien, bref les porteurs d’étiquettes ne m’intéressent toujours pas beaucoup. Par contre, les analyses lumineuses d’une Simone Weil ou d’une Annah Arendt montrent à quel point certaines auraient mérité de bien plus larges éloges.

Un numéro à lire sans attendre et à méditer dans sa critique d’un capitalisme dont la victoire semble chaque jour nous rapprocher de l’abime.

Pierre Nora – Recherches de la France – Gallimard

Sur le site de France Culture

product_9782070140466_195x320Un essai stimulant et érudit rassemblant des articles consacrés par l’historien à l’identité et à l’histoire politique de la France. Depuis la révolution jusqu’à la Vè République, seule ou confrontée au grand cousin outre-atlantique, du gaullisme au communisme, du dreyfusisme aux maurrassisme, le visage de la France semble celui de Janus. Comme si le passage de l’idéal révolutionnaire et la résistance conservatrice s’étaient inscrits en lettre feu dans l’histoire et l’avenir de ce petit pays jadis superpuissance aujourd’hui à la poursuite d’un rôle d’accessit.

En cinq grands chapitres, Pierre Nora nous guide dans une histoire à la fois compliquée dans ses multiples rebondissements et assez simple dans son idéal. De la révolution à l’époque contemporaine, au moins jusqu’à l’accession au pouvoir des socialistes en 1981, l’histoire de France suit un chemin assez clair. Républicaine et jacobine, la nation française entre ses continuités politiques et son irrédentisme révolutionnaire se construit autour d’une bourgeoisie bien assise sur ses conquêtes. Les mouvements sociaux et contre-révolutionnaire ne parviennent jamais à vraiment mettre en danger l’idéal issu des journées de 1789 et de 1792.

Curieusement ou non, c’est à partir des années 1980 que le modèle se fissure et que de nation moyenne mais unitaire, on passe inexorablement semble-t-il à nation toujours moyenne mais de plus en plus divisée en interne sur les idéaux anciens. Le jacobinisme se trouve attaqué par la décentralisation, l’unité républicaine est assaillie par des demandes particularistes en constante augmentation. Ainsi cette identité nationale qui ne faisait guère de doute jusqu’au milieu de la seconde partie du XXè siècle est aujourd’hui une idée qu’on manie avec beaucoup de craintes et de précautions.

Comme le fait remarquer Pierre Nora dans la fin de son ouvrage, la guerre des identités a lieu actuellement et le travail des historiens français ou pas se confronte à un culte mémoriel où chacun arrive avec son lot de revendications et d’attaques contre le modèle ancien. Un temps à la fois stimulant pour les historiens et risqué pour des citoyens tiraillés entre un bord ou l’autre de l’échiquier revendicatif.

Petit bémol cependant, j’ai du mal à imaginer qu’on puisse rechercher l’identité d’une nation en oubliant la moitié de la population. Certes Pierre Nora appartient à cette génération d’historiens fâchés avec l’Histoire des Femmes, mais tout de même, pas une d’entre elles ne semblent trouver grâce aux yeux de l’historien. Comme si notre identité ne pouvait toujours s’imaginer qu’en pantalons et en haut de forme. J’aime à croire que les femmes ont aussi participer à cette construction et sont dignes d’apparaître dans l’essai d’un historien aussi reconnu.

Un portrait nuancé et brillant de notre histoire contemporaine et des pistes pour analyser les temps à venir, un travail d’historien citoyen à méditer…

Svetlana Alexievitch – La fin de l’homme rouge (trad. Sophie Benech) – Actes Sud

Sur le site de l’éditeur

homme_rouge_180Un essai terrible et passionnant sur cet étrange « homo sovieticus » qui depuis la révolution de 1991 ne parvient plus à trouver sa place dans la société nouvellement russe. Entre attraction et rejet, les témoignages rassemblés ici par la journaliste russe Svetlana Alexievitch dessine un portrait à la fois nuancé et terrible de ces hommes et femmes qui aujourd’hui racontent et font l’Histoire de l’empire.

La forme adoptée par l’auteur destabilise un peu au début de la lecture. On entend des voix désespérées, rageuses, rêveuses ou mélancoliques, une polyphonie cruelle qui parle d’êtres à la fois terriblement proches et irréductiblement lointains. Puis on plonge dans de longs récits individuels où l’Histoire et l’histoire tissent des liens indissolubles. Le micro tendu par la journaliste devient ce viatique désespéremment recherché pour évacuer la terreur de la fin programmée des vieux rêves, même lorsque ces rêves ont tout du cauchemar.

Dans la première partie, l’auteur rassemble les souvenirs et les témoignages de l’immédiat après révolution démocratique. Les très nouveaux russes regardent souvent avec terreur et indignation l’abandon de la puissance de l’Empire rouge pour quelques poignées de dollars et un capitalisme guerrier. Même les pires horreurs commises par le régime soviétique et notamment les purges de 1937, dont nombres de témoins ont été victimes soit directement, soit au sein de leurs familles, tentent de trouver des excuses à la folie destructrice de Staline, rappelant souvent que la construction d’un nouveau monde ne peut se faire sans l’écrasement brutal de l’ancien. On plonge alors avec les témoins dans un récit halluciné de cette « réalité » soviétique dont aucun roman n’a jamais atteint l’absurdité et le terrible arbitraire. La suspicion, les dénonciations, les procès, les purges, le goulag, la relégation, la faim, la peur, tout cela irrigue les récits. Le lecteur ne peut alors qu’imaginer ce qu’aurait dû être la joie de ces hommes et femmes enfin libérés de ce terrible joug, mais rien n’est simple dans cet étrange empire. On regrette l’égalitarisme, la « douceur » de vivre, le respect des règles, la puissance surtout et parfois même le plaisir de faire peur au monde.

La seconde partie se promène dans la décennie 2002-2012, le retour de la puissance, l’apparition d’un nouveau maître au Kremlin et le cruel réveil d’une génération pour laquelle la terreur rouge et l’empire soviétique n’étaient que l’histoire de leurs parents. La guerre dans les républiques après l’éclatement de l’empire, la terrible violence inter-ethniques, la désespérante profanation des vieilles amitiés, lorsque le voisin hier ami devient bourreau ou victime. Vu d’Occident tout cela semblait presque irréel, alors qu’on massacrait avec une terrible violence au coeur de l’Europe d’au-delà du Caucase.

Une chose traverse ces récits, malgré la folie ou la barbarie, l’amour résiste, apparaissent ici ou là des îlots d’amour et de tendresse même au coeur de la pire violence. Rendant ainsi leur humanité à ces êtres que les témoignages semblent laisser si loin de nous parfois. Et autre chose demeure, terrifiant, il y a des lieux où la violence et la soumission semblent ataviques. Comme si une longue histoire de violences ne pouvait déboucher sur autre chose que sur la perpétuation de la violence. La hache est là et attend son heure comme le dit un témoin. Il faut toujours garder espoir dans l’être humain dit-on, mais cet espoir lorsqu’on referme ce livre semble si ténu, si incroyablement ténu….