Cinéma – Le majordome

Un film très pédagogique sur les droits civiques et d’un colossal ennui, où les stars elles-mêmes semblent s’ennuyer ferme dans leur rôle de personnages historiques ripolinés et compassés. Lee Daniels, le réalisateur veut bien faire, malheureusement, pour les non-états uniens, cela sonne comme une longue et peu lourde leçon de moraline historique.

Un jeune homme arraché à son destin d’ouvrier plus tout à fait esclave du coton, par la volonté d’une vieille folle du sud, désespérée par la cruauté crasse de son héritier. Dans la grande maison, le jeune garçon apprend à servir tout en donnant l’illusion que sa face de nègre ne déparre pas la blancheur de la nappe et le racisme sans complexe des enfants vaincus du sud profond. De hasard en hasard, Cecil Gaines désormais père et mari, parvient au saint des saint, le service de la Maison Blanche. C’est sous la présidence paternaliste d’Eisenhower que Cecil découvre la fonction. Les présidents passent, plus ou moins vite, le majordome reste, fidèle jusqu’à la servilité à son serment, à la Maison Blanche, le petit personnel ne fait pas de politique

Mais pendant ce temps, la réalité s’invite dans le foyer de Cecil, par l’activisme passionné de son fils aîné, qui devient une figure du mouvement de lutte pour les droits civiques puis de libération des noirs aux Etats Unis.

Le réalisateur nous passe chaque évènement avec la même efficacité glaciale que le bon majordome passe les plats. C’est sans faute, mais également sans relief et sans saveur. Décidément le biopic est un art cinématographique mineur quand il ne trouve pas un peu de finesse et de nuances. Je ne doute pas que le très acclamé 12 years a slave du britannique Steve McQueen sera bien plus mordant.

Martin Duberman – Howard Zinn, une vie à gauche (trad. Thomas Deri) – Lux

9782895961635FSSplendide biographie de l’historien et activiste Howard Zinn, dont la formidable « Une histoire populaire des Etats Unis de 1492 à nos jours » donnait la parole à ceux que l’histoire glorieuse des visages pâles avaient repoussé dans les ombres de l’histoire des vaincus.
Martin Duberman livre une étude nuancée et affective de ce personnage hors du commun, fils de migrants juifs d’Europe de l’est, élevé dans la pauvreté et dans le goût du travail et du respect de chacun, docteur en Histoire, grâce à son engagement dans les forces armées pendant la seconde guerre mondiale. Devenu pacifiste par compréhension que les guerres justes ne sont pas les synonymes des causes justes, ils s’engagent, par un de ces curieux hasard dont l’Histoire est généreuse avec les grands esprits, dans la lutte des droits civiques, une cause qu’il ne quittera plus vraiment, comme il ne quittera pas non plus le désir de parler des hommes et des femmes que l’Histoire ignore alors que leur courage et leur sens commun, ce « common decency » si bien définie par George Orwell en font les héros des plus belles avancées de l’histoire humaniste.
Ce qui est fascinant avec Zinn c’est justement cette confiance en la common decency des masses populaires, parti pris qui est à la fois touchant et parfois agaçant quand on sait à quel point les foules peuvent être barbares. Mais l’homme engagé qui s’est confronté avec des jeunes hommes et femmes contre les matraques, les chiens, les gaz, les lyncheurs et les nervis à la solde du pouvoir blanc, sait le courage de certains individus prêts à tout braver pour faire reculer la barbarie.
Au-delà de son engagement personnel, Zinn pose également la question de la place de l’historien. Doit-il être retiré sur sa vigie, fermé à toute forme de subjectivité, pointant au loin le bras armé de l’objectivité? Ou bien, homme de son temps, doit-il, en toute honnêteté reconnaître être sinon le jouet, en tous cas, l’animal savant de son époque et de ses enjeux? Essayer de garder l’équilibre entre les deux? Zinn choisit d’être d’abord un homme engagé et de choisir de présenter une autre histoire que celle des vainqueurs, des gros bras et des élites bourgeoises. Il veut dire le combat des ouvriers, des jaunes, des noirs, des juifs, des cocos, des socialos, dans une époque où le capitalisme,l’anti-communisme et le racisme forment un ménage à trois des plus prospères.
Zinn n’a été le jouet d’aucune mode, ni d’engouement médiatiques, il a été un homme intègre et droit, une magnifique lumière pour tous les humanistes…