Edgar Hilsenrath – Le retour au pays de Jossel Wassermann- Le Tripode

HilsenrathJ’adore cet écrivain, sans doute l’un des plus talentueux de cette génération échappée aux ténèbres posées sur l’Europe par le régime nazi. Il a su s’affranchir des codes de la désolation pour rendre à l’humour juif, à la culture juive le contrôle sur l’imaginaire terrifiant de la Shoah. Dans ce dernier opus, l’écrivain aborde le destin du shtetl, ce village juif de l’Est européen, ce morceau d’Histoire d’un peuple disparu du temps réel, mais présent dans la mémoire universelle.

Ce roman est à la fois doux, amer, caustique, parfois cruel surtout envers les femmes ;). Ce voyage en nostalgie d’un monde d’hier à jamais disparu est fascinant parce qu’il est vivant. Hilsenrath a un donc rare pour faire de chacun de ses personnages un voisin de pallier, un ami ou une connaissance que nous aurions pu croiser ici ou là. L’époque n’est plus, mais ces histoires d’une petite humanité aux prises avec le quotidien à la fois trivial et passionnant.

Bien sûr, on sait que cette mémoire a pris la clé des champs et il y a un moment très émouvant quand cette mémoire qui quitte le toit du wagon où se meurent des centaines de juifs arrachés de leur shtetl pour gagner l’un des nombreux camps d’extermination, pour tenter de parler au crucifié situé au dessus du village, supposé protéger les juifs, et ne trouvant d’écho aimable qu’auprès d’un vieil épouvantail à nez de carotte.

Le rire est la politesse du désespoir, Hilsenrath est une mémoire à chérir.

Sur le site de l’éditeur

Edgar Hilsenrath – Le conte de la pensée dernière (trad. Bernard Kreiss) – Livre de Poche

9782253001911Il y a des lectures qui vous mettent de bonne humeur, malgré le froid, le nez qui coule, les nouvelles alarmantes sur tous les fronts, le prélèvement des impôts à la source dans retouche des multiples petites niches fiscales, le terrorisme et ses petits monstres de foire, le sexisme quotidien qui se glisse dans les prétoires, le tragique néant du sport pompe à fric et à triche, et les multiples reculades devant tous les lobbys possibles et imaginables, sauf celui, tout petit, tout gentil de l’intelligence et du respect de notre environnement, corps, esprit et planète…. Bref, il y a des écrivains qui agissent comme de véritables gardiens de l’esprit frais et ouvert. Et oui, chers amis, en vérité je vous le dis, Edgar Hilsenrath est de ces écrivains rares. Cet écrivain juif allemand survivant de la furia nazie réfugié en Palestine puis aux Etats Unis avant de revenir sur sa terre natale dans les années 70.

Edgar Hilsenrath commence son oeuvre dans les années 50 aux Etats Unis, une oeuvre marquée par la Shoah bien sûr, mais marquée surtout par un humour dévastateur, une fronde de l’esprit contre les discours ambiant, contre la bienséance et les pleurs convenus. Cet humour, ce sens de l’absurde, de la tragique comédie humaine en fait l’ennemi absolu des pisse froids et des esprits étroits et terrassés par les convenances. Comme Desproges, comme Coluche, il frappe là où ça fait mal, montre la cruauté des temps et des hommes, sans jamais se mettre en dessus de la mêlée. Il se coltine dans son oeuvre à la vilenie humaine, la déplumant de ces ombres terrifiantes pour la ramener à hauteur, à bassesse de petit humain sordidement commun.

Après la Shoah et avant la grande fumisterie soviétique, c’est le tour de l’autre holocauste du XXè siècle de tomber sous la plume du l’écrivain allemand. Le conte de la pensée dernière est le récit absurde et cruel de l’extermination des arméniens par les turques au début de la première guerre mondiale. L’humour est partout dans ce livre, pas pour minimiser ou cacher l’horreur des crimes commis par les turcs et les kurdes contre des civils, mais bien pour montrer l’insondable capacité de l’homme a être pire encore qu’on ne l’imagine parfois. Et pour cela, l’humour est une arme absolue de mise en abîme de la lâcheté et de la cruauté. Hilsenrath n’hésite pas non plus à montrer la violence des rapports entre hommes et femmes dans ces temps lointain où la femme n’est qu’un ventre, une servante, une faire-valoir qu’on prend et qu’on jette à l’envie. Il n’épargne rien ni personne, peint une fresque « boshesque » où le rire tonitruant d’un fou semble accompagner ce jeu de marionnettes monstrueuses. Il y a du génie dans l’humour, le vrai, pas le ricanement stériles de quelques amuseurs publics pour communautarismes hystériques, et ce génie est celui du dévoilement. Hilsenrath arrache le voile de bonne conscience pour nous remettre bien en face le miroir de nos propres laideurs…. dieu sait qu’il écrirait une formidable fresque de nos attitudes face à la tragédie des migrants, ces nouvelles victimes expiatoires de nos petits jeux de dupes….

Edgar Hilsenrath – Orgasme à Moscou (trad. J.Stickan & S.Zilberfarb) – Ed. Attila

9782917084526FSEdgar Hilsenrath est un véritable honnête homme. Il se moque avec persistance de toute forme de langue de bois ou de politiquement correct. Son formidable Le Nazi et le Barbier, dont l’adaptation au théatre est visible à Paris ou son désopilant Fuck America font de lui un écrivain aussi déjanté que l’américain Tom Robbins et un formidable bol d’oxygène dans l’art romanesque contemporain.
Ce nouvel opus édité sous forme de roman illustré, ne dépare pas dans la bibliographie de l’auteur allemand. On y rencontre un passeur homo pervers, un mafieux prêt à tout pour que sa chère et magnifique fille puisse retrouver son amant russe, père de son futur enfant, et un groupe terroristes arabes au service de la mafia et de l’Etat israélien, et si c’est possible. On y croise également un avocat qui préfère embaucher un laideron parce qu’il est incapable de résister à sa libido et un russe passeur spécialisé dans le transfert de presque cadavre.
Orgasme à Moscou est le règne du bon goût, de la douceur et de la délicatesse… Je rigole. Le ton est gouiaileur, le sexe omniprésent et toujours légèrement en marge et la politique en filigrane pour souligner la fureur du monde et la franche hypocrisie qui y règne.
Car au-delà de l’aspect dangereusement foutraque des écrits de ce délicieux vieillard, il y a comme chez Robbins, un critique cinglante du monde dans lequel nous évoluons et une dénonciation radicale de toutes les icônes et idées reçues. Oui le sexe fait courir le monde et ce n’est ni bien, ni mal, c’est juste ainsi chez Homo Sapiens Sapiens. Et oui le sexe peut être le truc le plus triste du monde quand il n’est qu’une mécanique promptement menée pour libérer quelques bourgeois de leur insondable ennui.
Le terrorisme, c’est mal! Pas faux, mais le terrorisme n’est souvent qu’un avatar aux services des intérêts bien compris des états et des groupes mafieux.
Tous pourris? Oui, et alors, de toutes façons, homo sapiens sapiens n’est pas un ange, il va où ses intérêts le porte sans bien se préoccuper de ses contemporains. Et parfois l’improbable arrive, une femme tombe amoureuse et se bat contre vents et marées pour récupérer l’être aimé, même si celui-ci s’avèrera un crétin fini. Mais après tout, chacun est libre non…
Il faut lire et relire Edgar Hilsenrath car sa prose décile et brise la chape terrible des illusions, et dans un grand éclat de rire il ne laisse que la vie et rien qu’elle avec l’injonction de la vivre sans remord.