Cinéma – Twelve years a slave

Les critiques ont tout dit sur ce film. L’extraordinaire performance des acteurs, la photo de cette vénéneuse beauté sudiste, la peinture brutale et définitive de l’esclavage dans les états pas encore confédérés. Alors que dire de plus, sinon le terrible malaise, le sourd désespoir qui accompagne tout le film. La colère, la haine même envers ces petits blancs esclavagistes et leur monde stérile et barbare. Ces petits blancs imbéciles assis sur le misérable pouvoir absolu, sur leurs certitudes de petits maîtres et de tortionnaires, leurs obsessions pour la sexualité, le corps, la force des noirs. Le désir de ces petits blancs assassins de maintenir envers et contre tout un système d’inhumaine inégalité. Leur discours sur la moralité de leur sauvagerie. Mais pire encore, c’est bien le comportement des petites blanches, ces maîtresses de plantations issues pour beaucoup d’entre elles de bas fond ou de milieux populaires et qui accédant enfin à la grande maison deviennent d’horribles mégères, glaçantes de mépris et de haine.

Le réalisateur britannique Steve McQueen, qui nous avait déjà séduit avec Shame et Hunger, met à nouveau les corps en scène. Les corps souffrant sous les coups, les corps courbés sous le poids du travail harassant et du fouet, des coups des maitres et parfois de leur étrange paternalisme. Rien ne parvient à expliquer la folie de l’esclavage, pas plus qu’on ne peut expliquer rationnellement la folie nazie. L’esclavage ne rapporte que peu d’argent par rapport à ce qu’il coûte, les esclaves apprennent vite à se protéger en en faisant et en disant le moins possible. Ce système est économiquement une aberration et humaintement il fut une tragédie en ramenant certains hommes et femmes à la catégorie de « stuck », moins qu’un chien, moins qu’un âne, moins qu’une mule. Tout le film montre l’aberration du système et la sauvagerie des blancs sûrs de leurs bons droits, tournant le message biblique à leur image comme tous les tortionnaires avant et après eux. Ensuite on regarde désespéré la soumission de ces hommes et femmes humiliés, brisés, violés dans leur âme et dans leur chair, ne trouvant un peu de réconfort que dans la chanson, ces hymnes à un dieu si lointain, mais seul lumière dans la longue nuit de leur esclavage. On voit comment la peur fracasse l’idée même d’amitié ou d’entraide. Il faut survivre, puisqu’on ne peut pas vivre, et pour cela il faut accepter l’inacceptable, l’impardonnable. Il faut regarder les hommes et les femmes mourir autour de soi, il faut subir l’avilissement encore et encore, toujours et toujours.

Il y a une la terrible actualité de ce film, pas dans l’inhumanité de l’esclavage, même si le mépris des nouveaux maîtres de toutes les couleurs pour les esclaves modernes n’est guère différent de celui des esclavagistes du sud des Etats Unis. Mais bien dans le désir forcené de petits blancs imbéciles et fats de maintenir leur vision caricaturale du monde et de transmettre par la violence des mots la haine de l’autre, la stigmatisation de l’autre, le viol de l’intimité de l’autre, l’envie de la liberté des autres.

Ces douze années d’esclavage, ces douze années d’un insurmontable cauchemar nous touche parce qu’il nous rappelle ce que nous sommes encore capables de laisser faire, à quelques heures d’avion. Il nous rappelle que nous ne sommes pas si différent de ceux qui sans participer au système directement, en tiraient parti d’une manière ou d’une autre. Ce film est un coup de massue dans nos mémoires factices. Un coup de terrible génie.

André Schwartz-Bart – La mulâtresse Solitude – Le Point

Au musée du Quai Branly

L’auteur du Dernier des Justes, ancien résistant, rend un hommage vibrant et poétique à une figure majeure de la Résistance à l’esclavage en Guadeloupe. Et n’hésite pas à rappeler la terrible responsabilité de la jeune République française dans le rétablissement de cette indignité humaine. Solitude, née Rosalie, fille métis d’une jeune africaine arrachée à sa terre natale et violée à bord du navire négrier qui la transportait vers son enfer sur Terre. Solitude, fille de Bayangumai, petite fille du peuple Diolas, peuple détruit laminé par la traite négrière, trouvera à l’ombre de la Soufrière le coeur et l’âme d’une résistante pour mourir debout.

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Deux parties dans ce récit d’une beauté tragique, la vie rêvée de Bayangumai, la mère, enfant des marais, hapée par le ventre de l’ogre négrier, devenu sorcière à l’ombre des fouets et de la cruauté des maîtres. Pas de beauté de mauvais aloi dans la description des plantations, les maîtres ne sont ni gentils, ni méchants, ils sont juste monstrueux dans leur suffisance de maîtres. Schwartz-Bart nous peint une Afrique loin des clichés du bon nègre. La vie n’y est ni dure, ni simple, juste la vie dans une tribu avec ses règles et son histoire.

La seconde partie raconte le destin rêvé de cette étrange enfant attachée à sa mère malgré le rejet violent de celle-ci. L’auteur montre cette cruauté intrinsèque au système esclavagiste où les filles volées en terre africaine sont ensuite livrées à la sordide libido des marins pour enfanter des enfants esclaves qu’en fonction de leur beauté on destinera à l’entretien de la maison ou bien qu’on laissera pourrir dans la moiteur des champs de canne. Rosalie devenue Solitude entend comme ses frères et soeurs l’appel poignant de la Liberté pour découvrir que cette Liberté cède devant l’appel de l’argent facile. Elle va rejoindre un des derniers groupes de nègres marrons et résister jusqu’au bout, jusqu’à la fin.

Hommage magnifique d’un résistant à une résistante, d’un homme à une femme. Un portrait à lire, à entendre, à respirer pour sentir le souffle de cette terrible souffrance que des hommes infligèrent à d’autres hommes. Oui l’homme blanc a une lourde dette envers l’homme noir et cette dette doit être payée toujours.

Ann Laura Stoler – La chair de l’empire (trad. Sébastien Roux) – La découverte

9782707175595FSL’empire est toujours un lieu compliqué pour les femmes. Celles de la « race » dominante sont intégrées avec plus ou moins de facilité dans le régime de domination ambiant, les autres sont privées de tout droit et de toute dignité.
Qu’il puisse se trouver des politiques ou des historiens pour soutenir, que le système a pu être favorable, bon pour le développement ou humaniste, montre que pour le moins une méconnaissance de ce que fut vraiment ce système, partout où il fut mis en place, pour les femmes, juste la moitié de l’espèce.
C’est le formidable travail de l’historienne américaine Anne Laura Stoler, par le biais de cet essai de rappeler ce fait essentiel et de mettre en pleine lumière l’effet dévastateur que les empires ont eu sur la place des femmes dans ces sociétés fondamentalement inégalitaires.
Empire français en Asie du Sud Est ou en Afrique du Nord, britannique en Inde, hollandais en Afrique du Sud, tous ont développé le même modèle de contrôle absolu des « races » par le contrôle du sexe des femmes. Il faut garantir la blanchité des maîtres de l’empire et pour cela codifier et structurer par la loi et le contrôle social et politique les interactions entre hommes et femmes.
Transformées en esclaves sexuelles tout juste bonnes à permettre aux nouveaux maîtres de se « détendre » et de réaliser leur « pulsions », elles n’ont aucun contrôle sur leur vie, leurs amours, leur ventre ou sur les rejetons qui survenaient parfois et bien sûr pas sur leur destinée.
Elles ne sont rien, ni personne, juste la « chair de l’empire », moquée, humiliée, dénaturée: il faut lire les passages sur ces nourrices qui ont l’interdiction de prendre les enfants dans leurs bras, car leur odeur pourrait imprégner et poluer les petits héritiers de l’empire.
Elle montre également que les métis étaient violemment discriminés, tant le mélange des « races » était jugé dangereux pour l’élite blanche et sa domination sociale, économique et politique. Le pouvoir colonial ne recule devant aucune bassesse, aucune violence pour contrôler au plus près la sexualité des colons et des victimes et pour s’assurer de la « pureté » des lignées.
Tant que la femme blanche fut considérée comme possible perturbation de la bonne marché économique ou militaire, sa présence fut malvenue, toujours strictement contrôlée. On trouve donc normal alors que l’homme blanc évacue son sperme dans des relations plus ou moins officielles avec des concubines locales. Mais ce concubinage restait strictement cofifié et encadré.
Lorsque les femmes blanches furent enfin autorisées à venir s’installer auprès de leurs époux, elles contribuèrent souvent à renforcer la structure raciste par peur de perdre la pauvre place octroyée par la structure sociale dominante.
La lecture de cet essai réaffirme la nécessité d’une histoire par les femmes, du traitement qu’elles durent subir et de la terrible domination dans laquelle elles furent, à tous niveaux, maintenues. Et les tragédies que cette abomination engendra et continue d’engendrer dans de nouveaux empires religieux ceux-là…