Svetlana Alexievitch – La fin de l’homme rouge (trad. Sophie Benech) – Actes Sud

Sur le site de l’éditeur

homme_rouge_180Un essai terrible et passionnant sur cet étrange « homo sovieticus » qui depuis la révolution de 1991 ne parvient plus à trouver sa place dans la société nouvellement russe. Entre attraction et rejet, les témoignages rassemblés ici par la journaliste russe Svetlana Alexievitch dessine un portrait à la fois nuancé et terrible de ces hommes et femmes qui aujourd’hui racontent et font l’Histoire de l’empire.

La forme adoptée par l’auteur destabilise un peu au début de la lecture. On entend des voix désespérées, rageuses, rêveuses ou mélancoliques, une polyphonie cruelle qui parle d’êtres à la fois terriblement proches et irréductiblement lointains. Puis on plonge dans de longs récits individuels où l’Histoire et l’histoire tissent des liens indissolubles. Le micro tendu par la journaliste devient ce viatique désespéremment recherché pour évacuer la terreur de la fin programmée des vieux rêves, même lorsque ces rêves ont tout du cauchemar.

Dans la première partie, l’auteur rassemble les souvenirs et les témoignages de l’immédiat après révolution démocratique. Les très nouveaux russes regardent souvent avec terreur et indignation l’abandon de la puissance de l’Empire rouge pour quelques poignées de dollars et un capitalisme guerrier. Même les pires horreurs commises par le régime soviétique et notamment les purges de 1937, dont nombres de témoins ont été victimes soit directement, soit au sein de leurs familles, tentent de trouver des excuses à la folie destructrice de Staline, rappelant souvent que la construction d’un nouveau monde ne peut se faire sans l’écrasement brutal de l’ancien. On plonge alors avec les témoins dans un récit halluciné de cette « réalité » soviétique dont aucun roman n’a jamais atteint l’absurdité et le terrible arbitraire. La suspicion, les dénonciations, les procès, les purges, le goulag, la relégation, la faim, la peur, tout cela irrigue les récits. Le lecteur ne peut alors qu’imaginer ce qu’aurait dû être la joie de ces hommes et femmes enfin libérés de ce terrible joug, mais rien n’est simple dans cet étrange empire. On regrette l’égalitarisme, la « douceur » de vivre, le respect des règles, la puissance surtout et parfois même le plaisir de faire peur au monde.

La seconde partie se promène dans la décennie 2002-2012, le retour de la puissance, l’apparition d’un nouveau maître au Kremlin et le cruel réveil d’une génération pour laquelle la terreur rouge et l’empire soviétique n’étaient que l’histoire de leurs parents. La guerre dans les républiques après l’éclatement de l’empire, la terrible violence inter-ethniques, la désespérante profanation des vieilles amitiés, lorsque le voisin hier ami devient bourreau ou victime. Vu d’Occident tout cela semblait presque irréel, alors qu’on massacrait avec une terrible violence au coeur de l’Europe d’au-delà du Caucase.

Une chose traverse ces récits, malgré la folie ou la barbarie, l’amour résiste, apparaissent ici ou là des îlots d’amour et de tendresse même au coeur de la pire violence. Rendant ainsi leur humanité à ces êtres que les témoignages semblent laisser si loin de nous parfois. Et autre chose demeure, terrifiant, il y a des lieux où la violence et la soumission semblent ataviques. Comme si une longue histoire de violences ne pouvait déboucher sur autre chose que sur la perpétuation de la violence. La hache est là et attend son heure comme le dit un témoin. Il faut toujours garder espoir dans l’être humain dit-on, mais cet espoir lorsqu’on referme ce livre semble si ténu, si incroyablement ténu….

Sur les ondes – De l’insignifiance

http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme-partie-l%E2%80%99insignifiance-ou-le-mal-du-siecle-2013-12-09

Une excellente interview sur un ouvrage qui semble particulièrement sur ce mal du siècle occidental qu’est la peur panique de ne pas être « à la hauteur » et d’être ainsi insignifiant.

Le mot lui même est intéressant, l’insignifiance, l’absence de sens, comme si nos vies devaient être en permanence sous les feux réels ou supposés de la rampe pour retrouver du sens. Confusion manifeste entre sens et sensation comme le montrent tragiquement ou stupidement les émissions de télé-réalité qui nous empoisonnent le coeur et les yeux, mais également comme le montre notre désir d’ex-time incarné par notre attachement vicéral à nos nouveaux outils de communication permanente (dont la présente est un victimes consentante.

Pour les parents, il suffit de suivre l’activité débordante de leurs rejetons pour voir à quel point le désir d’être populaire, comme celui d’être célèbre est dénué de sens mais entièrement liés aux sensations. Danger réel pour ceux qui ne parviennent pas à exister et qui s’abime dans une peur de ne plus exister, de ne plus être qui pousse certains à des gestes désespérés pour être vus.

Carlo Strenger, au cours de son interview, a fort bien démontré combien cette peur gangrène nos vies et combien la souffrance qui en découle est immense. Le psychanalyste devient sociologue pour montrer la quasi universalité de ce désir d’être sous les feux des projecteurs, d’échapper ainsi à un anonymat désormais signe d’échec social et personnel. Il met en garde contre ce terrifiant désir de performance reconnaissable et reconnue pour rappeler qu’une vie bonne est une vie menée en respect des autres et de soi-même, sans désir de grandeur, mais toujours en désir d’apprentissage de la sagesse, vieille morale grecque, oui à la sapiens non à l’hybris.

Une leçon dure à comprendre pour nos petits esprits d’homo globalis épris de lumière.

Un livre à mettre sous mon sapin 🙂

Erri de Luca – Les Saintes du scandale (trad. Danièle Valin) – Mercure de France

Erri de Luca est un écrivain que j’aime beaucoup. Homme de lettres talentueux, il donne également l’image pour ses lecteurs d’un honnête homme, d’un sage, d’un être qui a su rencontrer l’autre et le respecter. Avec ce court essai d’histoire biblique, ouvrage qu’il étudie depuis des années en hébreu, c’est une déclaration d’amour et de respect aux femmes qu’il nous offre. Quel cadeau magnifique et généreux dans ces temps de retour de la haine rageuse et destructrice envers nous toutes. Erri de Luca devrait être enseigné dans toutes nos écoles, pour faire passer ce beau message de respect et grâce. 41LfY8C4vqL__
L’essai s’ouvre sur un premier hommage, celui d’un enfant devenu homme, à une femme, Giuseppina, originaire comme lui de Naples, migrante de l’intérieure pour échapper à la pauvreté du sud de l’Italie. Tout en douceur, tout en finesse, l’écrivain parle de cette femme qui n’avait pas les mots mais qui donnait de l’affection et de la joie et apprenait la générosité dont Erri de Luca semble si prolixe.
Viennent ensuite les portraits sensibles de cinq femmes, six personnages bibliques qui ont en commun de s’être arrachée à leur communauté pour vivre une autre vie. Ces migrantes de l’âme ont pris de grands risques par amour. Ce qui est curieux c’est que lorsqu’on pense à l’histoire biblique, on voit d’abord, surtout des hommes et quand il y a des femmes, elles sont soit soumises, soit maudites. Erri de Luca offre une autre lecture, une lecture intime et féministe par laquelle il propose un nouveau regard humaniste sur les femmes. Eve, cet à-côté d’Adam, devient la perfection puisque façonnée par le divin à partir de la chair d’une créature née de la glaise. Sa beauté et sa force deviennent une menace ou un défi aux hommes qui ne cesseront de vouloir les soumettre ou les détruire.
Ces six femmes, six étrangères ont courageusement bravé les interdits, eu confiance dans le courage de certains hommes et décidé de tout risquer pour poursuivre leur destinée. Erri de Luca leur offre enfin, par la magie de ses mots, l’écrin de lumière qu’elles méritaient toutes et que des reproduction d’oeuvres d’art embellisent. Magnifique