Cynthia Fleury – Les Irremplaçables – Gallimard Collection Blanche

Pour un(e) essayiste, publier dans la collection Blanche de Gallimard reste une reconnaissance de la qualité et d’élégance du style. Et avec Cynthia Fleury, aucun doute possible, la plume est belle, élégante, nuancée, fine, brillante et précise.

http://www.franceinter.fr/emission-ca-peut-pas-faire-de-mal-les-irremplacables-de-cynthia-fleury

Cet essai est le bienvenu car loin des déclinistes d’un côté, des pamphlétaires sans esprit de l’autre, des amateurs de petits phrases sinistres et de rires glaçants, la philosophe et psychanalyste, fait, dans la le sillon des Rancière, Rosanvallon, Weil et d’autres encore, un travail très bienvenu sur la « common decency » chère à Orwell. Un travail sur l’individu, ses devoirs, ses droits, ses espoirs et les échecs. L’essayiste nous propose une élégante pédagogie sur l’opposition entre « individualisme », maladie du temps et de système politiques fatigués et mal avec leurs citoyens et l »l’individuation » processus qui de l’enfance à l’âge adulte veut la coopération, l’effort et la responsabilité.

irremplacablesOn rêve d’être ce citoyen capable de vivre sa vie au cœur d’un système où on est sans conteste seul face à des moments importants, mais où l’on ne se conçoit qu’en lien avec un autrui respectable et respecté. « Souci de soi », « souci des autres ». Un rêve enfin réalisé.

Ce troisième essai sur la démocratie et son citoyen, résonne dans le cœur et l’esprit de beaucoup et nous rappelle que contre l’idée que nous ne pouvons rien faire, nous avons un devoir d’être au monde, d’être actifs et investis car cela fait de nous des citoyens responsables. Nous sommes certes confrontés à des systèmes politiques en crise, avec une très lourde poussée populiste, une pression économique néocapitaliste prédatrice, une crise climatique sans précédent et qui pourrait avoir raison de notre espèce même, mais tout cela pourrait céder sous la pression d’un renouveau politique et moral de l’implication des citoyens. Ne plus subir, mais agir ensemble pour faire progresser nos sociétés.

Une utopie? Peut être, mais je le perçois davantage comme une revitalisation des principes de responsabilités et de courtoisie, un mot qui a perdu beaucoup d’attrait dans une époque où le rire de hyènes et les hurlements de meutes ont beaucoup de succès, mais qui n’en reste pas moins la qualité première de l’honnête femme ou homme, digne de ce nom.

Le travail de Cynthia Fleury est remarquable, parce qu’il est nuancé et élégant et qu’il nous rappelle que ces qualités sont celles de tout débat intelligent….

Sur le site de Télérama

Loic Sécheresse – Heavy Metal – Gallimard BD

9782070696765_1_75Une plongée drôlatique dans le monde pourtant très sombre des écorcheurs qui pillèrent la France de Charles VII.

On découvre ici un La Hire picaresque, soumis à une Jeannette aux grands yeux, poussée vers son destin funeste destin par sa foi escathologique. Tiraillé entre les joies du pillage et du massacre et l’aspiration à une étrange pureté le chevalier La Hire et ses compagnons de fortune et de beuverie traversent les pages de cette BD dans une débauche de couleurs et de dessins pointus.

Une histoire connue soutenue par un dessin qui met assez bien en scène la folie hystérique de ce court moment que fut l’avènement de Jeanne d’Arc et le retour en grâce de  Charles VII. Loic Secheresse a su mettre en scène ses personnages dans leur histoire sans caricature excessive et avec une truculence de fort bon aloi.

Patrick Modiano – Romans – Gallimard

WP_20130608_005En découvrant pour la première fois l’écriture de Patrick Modiano, j’ai compris ce que tous les amateurs en disent, la musique particulière de cet écriture d’un moi souffrant, trainant sa mélancolie dans des rues perdues ou présentes. Roman après roman, je me suis trouvée happée par cette petite musique et embarquée malgré moi dans cette écriture de la souffrance de l’enfant délaissé et mal aimé.
Villa triste, Livret de famille, Rue des boutiques obscures, Remise de peine, Chien de printemps, Dora Bruder, Accident nocturne, Un pedigree, Dans le café de la jeunesse perdue et L’Horizon. Sur les pas d’un jeune garçon ou d’un homme accompli à la recherche de racines, d’identité, de repères et trouvant dans l’énoncé du nom des rues, des places, des hotels, des villes et des pensionnats, des petits cailloux blanc pour trouver un chemin, à défaut de retrouver l’hypothétique cheminement familial.
Il y a un aspect fantômatique dans cette quête d’un moi égratigné par les rejets et les petites trahisons, une silhouette mince, diaphane glissant par monts et par vaux, dans les rues désertes, assis à des terrasses d’ombres. Peu de lumière, de grands éclats de bonheur, d’ailleurs je ne crois pas en avoir vraiment croisé, si ce n’est dans les photos où il apparait avec sa compagne.
Rassembler ces romans n’est ni hasardeux, ni anodin, car les personnages communiquent d’un histoire à l’autre, comme des voix impossibles à faire taire malgré le temps et l’espace. Les lire les uns après les autres, sur une période de près de 30 ans, une vie il y a encore quelques centaines d’années, une vie dans encore tant de pays à quelques heures d’avion, c’est prendre la mesure du travail de cet écrivain, un travail intime et pourtant sans pathos et sans donner l’impression au lecteur d’être un insupportable voyeur. Une écriture délicate, une écriture de voyage à certains égards, voyages entre les paysages intérieurs et extérieurs. Equilibre délicat et formidablement reposant.
Ce Romans est à mettre immédiatement dans la valise, il accompagnera les longues soirées de cet été définitivement hivernal …