Ruwen Ogien – Mon dîner chez les cannibales – Grasset

On se souvient tous de ce moment lors de la rencontre avec Montaigne où l’on découvre ce que l’autre veut dire. Ce que le respect de l’autre peut avoir de complexe et d’essentiel et l’importance absolu de regarder dans le blanc des yeux les limites de notre propre « humanité » ou « civilité ». Partant de ce constat Ruwen Ogien rassemble les diverses chroniques faites dans divers médias autour du relativisme culturel et moral.

Ce qui est intéressant dans ce travail c’est le sens de la mesure, la remise en cause de la philosophie comme ultime phénomène de la pensée. Elle ne peut rendre compte de la réalité qu’en liaison avec les autres sciences humaines – ceci est valable d’ailleurs pour toutes les composantes de ces mêmes sciences humaines.

Confrontant sa pensée au réel et souvent au réel sexué et sexuel: procréation, pornographie, mariage, mais également suicide assisté, avortement sont abordé ici sous l’angle du minimalisme moral. Une vision qui en choquera certains mais qui a l’intérêt de rappeler qu’à trop s’occuper de ce qui se passer dans le cul et le con des individus, dans leurs viscères ou dans leur regard sur la mort, on oublie de s’occuper de ce qui aujourd’hui fragilise vraiment les femmes et les hommes, l’économie libérale sans règle, ni norme.

Passionnant et très stimulant.

Sur le site de Grasset

 

Pascal Quignard – Mourir de penser – Grasset

quignard-mourir-penserJ’aime Pascal Quignard, sa prose poétique, son talent de conteur, son intelligence lumineuse, son goût pour les mots, la finesse de son érudition. J’aime Pascal Quignard car il demande une lecture lente, mesurée, douce, presque rêveuse. J’aime Pascal Quignard car il m’arrache au quotidien boueux, à la laideur ambiante, à la glaise étouffante de la connerie médiatique. J’aime Pascal Quignard car il me donne envie de continuer, de poursuivre cette route devenue si pénible. J’aime Pascal Quignard car sa prose est une bouée de sauvetage, un ballon d’oxygène, un coin de ciel dégagé et lumineux, une clairière baignée de lumière, une source d’eau vive et chantante. Je sais que trop penser est une lente et cruelle forme de suicide, mais penser avec Pascal Quignard est un moment rare de paix.

Son cycle, Le Denier Royaume dont il nous offre aujourd’hui la neuvième entrée, est un rare exemple de tout littéraire. On y rencontre des personnages historique peu ou très connus, des moment inattendus, des études textuelles, des analyses sémantiques, des faits, des légendes, de la philosophie, de la poésie, de l’amour, du sexe. Un grand tout où le lecteur se perd, se laisse hanter par le temps qui passe et bercer par la magie des mots.

Avec « Mourir de penser », il revient sur la genèse de l’idée de penser. Sur son étrange origine, sur sa signification profonde, la solitude totale, que cet acte devenu prosaïquement anodin, induit quand il retrouve son intransigeance. Penser c’est se couper du monde, se confronter à la masse et prendre le risque de tout perdre, comme pour le roi Rachord, qui choisi la fidélité à ses morts plutôt que la tentation d’une nouvelle foi avec les vivants. La pensée c’est la sortie de l’abri caverneux, l’entrée dans la furia des sens, la pensée s’incarne dans chaque souffle, chaque respiration.

Pascal Quignard accueille son lecteur au coeur de sa prose, lui offrant une place que peu d’auteurs offrent, être parti prenante d’une pensée en action, être au coeur d’une création, être témoin des doutes, des allers-retours et des fantaisies. Il offre à la fois la force d’un verbe, mais aussi la liberté de la pensée, la divine solitude à l’ombre d’une pensée sereinement inquiète…Magnifique

Abnousse Shalmani – Khomeiny, Sade et moi – Grasset

1507-1Une rencontre télévisuelle peut devenir une formidable histoire d’amour. Oui, je suis tombée en amour avec cette merveilleuse écrivaine et pamphlétaire française d’origine iranienne, aussi belle qu’intelligente, drôle, pétillante et mordante. J’ai ri, j’ai grincé des dents, j’ai eu la chair de poule, des papillons dans le ventre, bref, ressenti ses mots avec une passion grandissante à chaque page. Alors aujourd’hui dans cette petite chronique je me permets de te tutoyer ma soeur en humanité, ma belle amie en athéisme. Si tu savais comme tes mots m’ont fait du bien.

Abnousse Shalmani, comme Marjane Satrapi n’a ni la langue dans sa poche, ni le coeur en terreur. Dès son enfance, dans sa confrontation avec les barbus qui ont pris le pouvoir en Iran, elle pose des questions, elle refuse les diktat, elle montre son caractère et son cul à la bigoterie crasse qui a transformé les imbéciles en hystérique de la foi et les masses en moutons craintifs. Bien sûr un caractère aussi bien trempé ne peut grandir et se développer seul contre tous. Comme la petite Marjane, la petite Abnousse a autour d’elle des êtres qui chérissent la liberté et tentent avec un sourire en coin ou un poème de lui enseigner la beauté du monde quand il est libre et respectueux de chacun.

Mais on ne lutte pas contre l’obscurantisme de front, il faut parfois partir pour trouver un refuge où vivre sa liberté même au prix de gros sacrifices. La famille de la petite fille abandonne, comme souvent, tout derrière elle, pour vivre chichement dans la capitale des Lumières, mais en n’oubliant jamais l’ensauvagement magnifique qu’offre le savoir. Malheureusement, la patrie des droits de l’Homme a aussi mal à sa République, mal à ses valeurs de laïcité et de liberté. Des barbus, des corbeaux attendaient leur heure depuis longtemps et s’agitent dans l’ombre pour gagner la lumière et imposer leurs restrictions à la liberté, fatiguer le corps social pour le laisser pantelant et fragile.

Contre ces ombres grimaçantes, la jeune Abnousse se dresse chaque jour, elle trouve dans les livres, dans l’affection paternelle, dans son élégance et sa féminité les armes pour rester en plein soleil et offrir chaque jour au monde la force de son engagement. C’est si dur pourtant de lutter contre les coeurs faibles et les esprits pusillanimes, c’est dur et de grandir et de voir les idéaux des vingt ans s’abimer dans la confrontation au réel et la soumission à des diktats d’un autre âge. C’est dur de se dresser chaque jour sur les épaules de géants pour continuer le combat et de se voir harcelée par les corbeaux, les barbus et les petits esprits.

Alors parfois le silence se fait, parce que le verbe est devenu une arme dévastatrice. La page blanche devient un refuge, le lieu pour poursuivre le combat. Les signes posés les uns après les autres forment des phrases, des idées, des combats. Comme son cher Sade et tous ceux qui ont pris le livre comme on prend le maquis, Abnousse écrit sa colère, son combat, son refus de voir sa République se fracasser sur le communautarisme. Elle en appelle à notre intelligence, « français, citoyens, encore un effort pour être républicains » pour nous rappeler que la préservation des droits des femmes, leur liberté, leur beauté offerte au monde sont les seuls garants de nos liberté.

Chère Abnousse, je tremble encore de cette merveilleuse lecture, je me sens forte de mon athéisme et plus républicaine que jamais, plus féministe, plus engagée. Oui, je suis en amour et je te dois cet état délicieux. Un grand merci à toi belle amie.

Léonora Miano – La saison de l’ombre – Grasset

« S’ils survivent à l’horreur décrite par Mutimbo, la chasse de l’homme par l’homme, leurs assaillants survivront aussi. A quoi l’espace habité par les humains ressemblera-t-il, lorsque l’on ne saura plus que la méfiance ? Comment vivra-t-on, la mémoire remplie de souvenirs amers. » p.132

31+SSXwhisL__SY300_Roman bouleversant de cette réalité autre, intrinsèquement incompréhensible pour les Occidentaux, malgré les films, les essais qui lui ont été consacrés. La traite, ce terrible marché des hommes vendus par des hommes à d’autres hommes est ici abordée par son versant le plus intime, le plus tragique. Comment la traite a détruit des communautés entières, réduites au rang de produits de troc par d’autres communautés utilisées par l’homme au pied de poulet, cet esprit redoutable et effrayant venu du Pongo par la mer.

Ce qui est fascinant avec le roman de Léonora Miano c’est sa capacité à happer le lecteur. Il y a un rythme, une poésie qui transforment cette lecture en mélopée funèbre. Sur les pas des femmes et des hommes mulongo, le lecteur est plongé dans une réalité différente de la sienne, incompréhensible pendant quelques instants puis de plus en plus prégnante.  Sans doute l’effet du style poétique de l’auteure qui rend les voix audibles dans la tête du lecteur. Le chant d’incompréhension et d’agonie s’incarne dans la chair et provoque une sorte de transe étrange, une lecture différente des lectures habituelles.

Au-delà de la fin d’une communauté dissoute dans la traite, on découvre la vie intime de ceux que l’Histoire a un temps dérobé à notre regard. On s’affranchit enfin du regard ethnographique pour ne voir que des voisins dont les histoires pour différentes qu’elles soient nous parlent par-delà le temps et l’espace. Le souci du détail incarné par les descriptions des coiffures et des vêtements, par la révélation de quotidien rendent les personnages de ce roman proches et enfin simplement accessibles.

L’homme  (et la femme) occidental porte la terrible responsabilité d’un crime sans pardon, mais grâce à ce roman, Léonora Miano invite ses lecteurs à écouter l’ombre qui s’est abattue sur notre histoire commune pour retrouver un instant et pour longtemps l’écho de voix éteintes.

« La saison de l’ombre » salué par le Prix Fémina trouve sa place dans les chefs d’œuvre de notre littérature.

Sur le site du Nouvelobs

Sorj Chalandon – Le quatrième mur – Grasset

Il y a des livres qui vous laisse brisé par l’émotion, par la force d’évocation, par l’intelligence et le désespoir sourd qui jaillit des dernières pages, de l’écho froid des voix d’un choeur depuis trop longtemps épuisé devant la persistante furie des hommes. On voudrait dire merde à ces livres, les jeter hors de soi, les oublier, ne plus entendre les sanglots, ne plus ressentir la brûlure et le fracas des bombes, ne plus regarder les corps détruits, les visages salis, le sang mêlé de poussière, ne plus sentir l’odeur de chair brûlée, cette chair 417qvecBc9L__humaine qui n’est guère différence quand elle brûle de celle de nos poulets et boeuf de barbecue. On entend encore l’espoir des premières pages, l’intelligence de Sam, son espoir, sa sagesse devant l’exhubérance et la furia d’une jeunesse révolutionnée. On entend encore le formidable espoir né de l’idée d’une pièce de théatre, de la mise en scène d’une Antigone née dans les affres de l’Occupation et proposé pour un instant unir un peuple en déroute. On se souvient de la rencontre de ces êtres que la guerre sépare déjà, que les communautés formatent pour la haine et qui pendant un court moment, quelques heures absurdes semblent incarner l’espoir, « ce sale espoir qui gâchait tout ». Et puis revient le fracas de la guerre, la tragédie humaine créée par la fureur des hommes, leur regards glacés abandonnés déjà à la mort qu’ils vont donner, sans hésitation, sans reproche, sans espoir.

Il y a des livres qui entrent en vous comme l’espoir entre chaque matin par les fenêtres de la vie humaine et qui se figent dans votre coeur comme la certitude la mort, comme le désespoir sans répit, sans retour, sans recours. On reste là, le livre fermé sur les genoux à se souvenir encore et encore que l’espoir est un luxe que s’octroie trop légèrement les hommes en paix. Ceux qui entreront dans ce livre n’y trouveront aucun espoir et en sortiront sans illusion. Et certains, garderont un peu de terre dans le creux de leurs mains pour recouvrir le corps de leurs frères chassés du paradis et avancer vers la mort parce qu’il n’y a que cela à faire.

Lisez ce livre, c’est le livre de cette rentrée littéraire, et partagez-le. C’est un geste d’humanité envers toutes les souffrances, envers toutes les victimes. C’est un geste d’humilité envers notre incapacité à faire advenir la paix et la concorde. C’est un geste de mémoire pour tous ceux qui réclament le sang et la vengeance, en oubliant les autres crimes, l’éternité des crimes.