Elodie Lecuppre-Desjardin – Le royaume inachevé des ducs de Bourgogne – Belin

Lecuppre2016Un essai très éclairant et très complet sur le duché de Bourgogne qui de Philippe le Hardi à Charles le Téméraire, fut tour à tour l’allié du pouvoir royal et son ennemi le plus farouche. Une vaste mosaïque de territoires étendues de le Frise au Mâconnais, unissant des populations diverses dans leurs traditions et leurs langages, sous l’autorité plus ou moins bien supportée d’une branche de la maison de Valois. Les quatre ducs qui se succèdent sur plus d’un siècle sauront mener une politique d’alliances, de mariages et de lignages particulièrement brillante dans un espace en pleine guerre civile. Malgré tout, ces hommes appartiennent à leur époque et ne parviendront donc pas à poser les bases d’un Etat, question qui d’ailleurs n’intéressera vraiment que le dernier duc de Bourgogne Charles le Téméraire qui échouera lamentablement et verra sa fille cadette dépouillée de son héritage au profit de l' »universelle aragne », Louis XI, précurseur de la volonté unificatrice et centralisatrice du futur royaume de France.

Elodie Lecuppre-Desjardin analyse avec art et beaucoup de témoignages et chartes du temps, la réalité de ce grand duché, ses contradictions, ses forces, ses faiblesses, le désir des populations unies par le voeu des princes, l’émergence politique et militaire des pouvoirs bourgeois, véritables oppositions aux pouvoirs féodaux, alliés d’un moment, ennemis le jour suivant, en fonction de leurs seuls intérêts économiques.

Ce que nous rappelle l’historienne, et qui est salutaire dans ces heures sombres de nationalismes à courte vue, c’est que l’Histoire n’est jamais la bonne amie de la propagande d’où qu’elle vienne. L’Histoire appartient à son temps, ni plus ni moins, elle n’a aucune incarnation légitime dans le présent. Il faut rendre à César ce qui appartient à César et laisser l’Histoire aux historiens.

Dans la Marche de l’Histoire

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André Vauchez – Catherine de Sienne – Editions du Cerf

Difficile de passer après un grand historien pour parler de son travail. Alors je dirais juste, lisez cette formidable biographie qui redonne au Moyen Age et aux femmes la place qu’il et qu’elles méritent dans notre Histoire. De nombreuses études récentes concernant la sociologie de la croyance au travers des grandes figures spirituelles du temps permettent de remettre en perspective l’Histoire politique et sociale. Cela permet également de battre en brèche l’idée que la croyance est une chose sinistre et triste, la foi de ces femmes, qu’on a parfois caricaturé sous des formes d’hystérie, est d’une grande richesse intellectuelle et humaine. C’est aussi une reconnaissance d’une certaine histoire féministe qui rappelle que l’histoire religieuse a aussi été le fait de grandes personnalités féminines. On le savait pour la politique, le monde intellectuel, le monde spirituel est enfin ouvert aux affects de l’autre moitié de l’humanité.

Jean Lebrun avait également accueilli l’historien venu parler de la belle Catherine dans son émission La Marche de l’Histoire

André Vauchez est né le 24 juillet 1938 à Thionville. Passionné d’histoire, il est reçu premier à l’agrégation après ses études à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm. Il se spécialise alors dans l’histoire de la spiritualité médiévale. André Vauchez devient directeur des Etudes pour le Moyen Âge à l’Ecole française de Rome de 1972 à 1979, chercheur au CNRS, professeur d’universités en France et en Europe. Il est membre de nombreuses Académies dont la Pontificia Accademia romana di Archeologica du Vatican. André Vauchez  est également membre du comité de parrainage de la Coordination française pour la Décennie de la culture de non-violence et de paix. Il a supervisé le Dictionnaire encyclopédique du Moyen Âge et une très complète Histoire du christianisme. En 2009, le Prix Chateaubriant récompense son ouvrage François d’Assise, et il obtient en 2013 le prix Balzan en histoire du Moyen Âge. François Vauchez  dirige aussi la revue spécialisée  Mabillon, qui traite des archives de la France monastique.

Sensible Moyen Age – Damien Boquet & Piroska Nagy – Seuil

51WeZLtpkJL._SX317_BO1,204,203,200_Quand on a été médiéviste, on reste médiéviste, attaché à ce champ si riche que nos professeurs savaient (ou pas) rendre proche dans son étrangeté. Et l’on peut affirmer que notre époque furieusement moderne où les sentiments exacerbés sont une marque de fabrique peut être mise en relation avec les débauches émotionnelles de celles et ceux qui nous ont précédés.

Le Moyen Age va connaître une véritable redistribution des cartes du sensible. Relation de pairs, relation au divin, relation hommes-femmes, relation seigneur-vassal, un univers relationnel à la fois très structuré et remarquablement mouvant dont l’Eglise puis la Royauté vont inexorablement reprendre le contrôle.

Contrairement à l’idée que nous avons en sont temps étudiés, suivant les pas du grand Jean Delumeau, la peur n’est peut être pas autant que cela le fondement de l’émotivité médiévale. L’eschatologie cède le pas à l’amitié virile des temps carolingiens, à l’amour courtois, véritable ménage à trois entre la femme, le chevalier et le seigneur, à une mystique fusionnelle avec le christ souffrant notamment chez les femmes. Puis la guerre aidant, les émotions se reformatent autour de groupes en guerre: cabochiens contre orléans, anglais contre français, guelfes contre gibelins, impériaux contre Eglise de Rome.

Le travail de Boquet et Nagy est passionnant car il est le premier à faire une synthèse de cette diversité et de son évolution rapide finalement en faveur d’une centralisation et d’un contrôle des sentiments des uns et des autres. De tout temps, ce contrôle est allé avec le renforcement des pouvoirs centraux. Il faut contrôler la sensibilité, la canaliser pour la rendre utile et utilisable. On le voit de manière assez extraordinaire avec l’Etat Islamique: comment un pouvoir central, le « Califat » utilise l’extrême sensibilité d’hommes et de femmes soumis à la barbarie du régime syrien, de jeunes en perte de repère et auquel l’EI rend une occasion d’utiliser la force de le ressentiment. Certains trouveront que ma comparaison est erronée, mais c’est ainsi que je vois la formidable actualité de l’essai des deux historiens médiévistes.

Murielle Gaude-Ferragu – La Reine au Moyen-Âge, le pouvoir au féminin au XIV-XVè siècle – Tallandier

9791021002654Un essai très intéressant de l’historienne et spécialiste du pouvoir et de ses représentations Murielle Gaude-Ferragu dans lequel elle rend enfin une place historique et plus seulement romanesque aux reines de la fin du Moyen-Âge. En trois parties bien étayées, elle aborde tous les moments de la vie d’un Reine et montre que l’évolution n’est pas linéaire, mais dépend bien sûr de la personnalité du Roi, premier prince de l’état très chrétien, de la personnalité de la femme qui voit son destin uni à celui du prince, futur ou déjà Roi et aux circonstances particulièrement traversées en ces temps de guerre étrangère et intérieure. Le royaume de France n’est pas encore l’Etat centralisé et soumis au pouvoir royal qui fera les beaux jours des Bourbons, mais on voit depuis plusieurs décennies déjà, se mettre en place une unité du royaume et une volonté de voir le Primus inter Pares prendre définitivement le pas sur les princes très avides de terres et de pouvoir. C’est dans cet environnement traversé que l’historienne analyse le destin des reines qui ont plus ou moins marquées leurs temps.

Tout commence comme un mauvais conte de sorcière. Philippe IV le Bel qui vient de perdre son épouse et reine très appréciée par ses sujets, Jeanne de Navarre, se trouve confronté à un formidable scandale, qui ferait pâlir d’envie les paparazzi hollywoodiens. Les trois belles-filles du roi, dont l’une n’est autre que la future reine de France sont convaincues d’adultère. Maurice Druon a largement décrit ce coup de tonnerre dans le ciel au lys d’or ainsi que les conséquences qui en découlèrent, notamment la reprise de la guerre avec le voisin anglais. Sur un plan juridique, puisque ce crime met en péril la transmission du royaume par voie masculine, les juristes du roi et de ses successeurs vont se démener pour éviter que le royaume ne tombe en quenouille et qu’une Reine ne puisse être appelée à régner. Une vieille loi franque, la loi salique sera exhumée des poussières de l’Histoire pour faire du Royaume Très Chrétien une royauté purement masculine.

Pour les reines, le message est très clair, elles sont les porteuses de la dynastie, sont des pacificatrices en cas de conflit, doivent par leur sagesse et leur affection soutenir en toutes circonstances leur époux royal, être des protectrices des humbles et du peuple et représenter sur terre la sagesse mariale, mais jamais elles ne seront les maîtresses du royaume. Même en cas de maladie ou d’empêchement du roi, elles ne seront pas seules à gérer le royaume et devront s’appuyer sur un conseil nommé par le roi. Ainsi l’exemple de la Reine Isabeau, épouse de Charles VI, atteint depuis 1393 de crises de folie, passera d’une influence à une autre, sans être jamais totalement indépendante dans ses choix.

Cependant si la Reine de cette fin de Moyen-Âge ne bénéficie pas de l’autorité royale, son rôle est suffisamment marquant pour que des juristes et des « philosophes » se penchent avec constance sur leur rôle. Les miroirs aux princesses et aux reines à pour but premier de mettre en avant les nécessaires qualités morales d’une Reine, on définit également les rôles juridiques avec une mise à plat du rôle de la régente pendant la minorité d’un futur roi et on associe l’épouse dans l’éternité de la mort, dans de magnifiques gisants conservés dans la cathédrale de Saint Denis.

Au final, un portrait contrasté de cette Reine médiévale qui est comme toutes les femmes du temps sont mineures et soumises au pouvoir temporel et spirituel, mais qui dans leur rôle de mère et d’intercesseur prennent une place qui sera de plus en plus prégnante avec la Renaissance et la période contemporaine. De la bel ouvrage d’historienne.

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