Fritz Bauer, un héros allemand – Lars Kraume

Après le Labyrinthe du silence en 2014, le cinéma allemand continue sa quête de son histoire judiciaire engagée dans la dénazification de l’Allemagne de l’Ouest. Fritz Bauer, déjà présent dans le précédent, est ici le héros. Un héros fatigué, aigri, amer, presque mis à terre par la violence implicite des nazis dispersés dans tout l’appareil ouest allemand, protégés par les Etats Unis dans leur lutte contre le communisme, protégés également par la mauvaise conscience, voire l’absence de conscience des allemands du peuple. Mais ce héros va se dresser pour obtenir la tête du serpent Eichmann. Dans son combat à mort contre le théoricien de l’extermination de la population juive d’Europe, à peine caché en Argentine, le procureur va faire appel au tout jeune Etat d’Israël, pas encore conscient de la responsabilité historique qui va devenir la sienne pour que la mémoire des millions de victimes de la Shoah soit maintenue vivante et vibrante.

Le film se vit comme un polar et malheureusement on y découvre à nouveau la complicité terrifiante des démocraties occidentales dans la fuite de la peste brune. Un film à voir et à faire voir, pour la mémoire, pour la justice, pour l’Histoire.

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Svetlana Alexievitch – La fin de l’homme rouge (trad. Sophie Benech) – Actes Sud

Sur le site de l’éditeur

homme_rouge_180Un essai terrible et passionnant sur cet étrange « homo sovieticus » qui depuis la révolution de 1991 ne parvient plus à trouver sa place dans la société nouvellement russe. Entre attraction et rejet, les témoignages rassemblés ici par la journaliste russe Svetlana Alexievitch dessine un portrait à la fois nuancé et terrible de ces hommes et femmes qui aujourd’hui racontent et font l’Histoire de l’empire.

La forme adoptée par l’auteur destabilise un peu au début de la lecture. On entend des voix désespérées, rageuses, rêveuses ou mélancoliques, une polyphonie cruelle qui parle d’êtres à la fois terriblement proches et irréductiblement lointains. Puis on plonge dans de longs récits individuels où l’Histoire et l’histoire tissent des liens indissolubles. Le micro tendu par la journaliste devient ce viatique désespéremment recherché pour évacuer la terreur de la fin programmée des vieux rêves, même lorsque ces rêves ont tout du cauchemar.

Dans la première partie, l’auteur rassemble les souvenirs et les témoignages de l’immédiat après révolution démocratique. Les très nouveaux russes regardent souvent avec terreur et indignation l’abandon de la puissance de l’Empire rouge pour quelques poignées de dollars et un capitalisme guerrier. Même les pires horreurs commises par le régime soviétique et notamment les purges de 1937, dont nombres de témoins ont été victimes soit directement, soit au sein de leurs familles, tentent de trouver des excuses à la folie destructrice de Staline, rappelant souvent que la construction d’un nouveau monde ne peut se faire sans l’écrasement brutal de l’ancien. On plonge alors avec les témoins dans un récit halluciné de cette « réalité » soviétique dont aucun roman n’a jamais atteint l’absurdité et le terrible arbitraire. La suspicion, les dénonciations, les procès, les purges, le goulag, la relégation, la faim, la peur, tout cela irrigue les récits. Le lecteur ne peut alors qu’imaginer ce qu’aurait dû être la joie de ces hommes et femmes enfin libérés de ce terrible joug, mais rien n’est simple dans cet étrange empire. On regrette l’égalitarisme, la « douceur » de vivre, le respect des règles, la puissance surtout et parfois même le plaisir de faire peur au monde.

La seconde partie se promène dans la décennie 2002-2012, le retour de la puissance, l’apparition d’un nouveau maître au Kremlin et le cruel réveil d’une génération pour laquelle la terreur rouge et l’empire soviétique n’étaient que l’histoire de leurs parents. La guerre dans les républiques après l’éclatement de l’empire, la terrible violence inter-ethniques, la désespérante profanation des vieilles amitiés, lorsque le voisin hier ami devient bourreau ou victime. Vu d’Occident tout cela semblait presque irréel, alors qu’on massacrait avec une terrible violence au coeur de l’Europe d’au-delà du Caucase.

Une chose traverse ces récits, malgré la folie ou la barbarie, l’amour résiste, apparaissent ici ou là des îlots d’amour et de tendresse même au coeur de la pire violence. Rendant ainsi leur humanité à ces êtres que les témoignages semblent laisser si loin de nous parfois. Et autre chose demeure, terrifiant, il y a des lieux où la violence et la soumission semblent ataviques. Comme si une longue histoire de violences ne pouvait déboucher sur autre chose que sur la perpétuation de la violence. La hache est là et attend son heure comme le dit un témoin. Il faut toujours garder espoir dans l’être humain dit-on, mais cet espoir lorsqu’on referme ce livre semble si ténu, si incroyablement ténu….

Christopher Clarke – Les Somnambules Eté 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre (trad : Marie-Anne de Béru) – Flammarion

Tout commence par un régicide, au printemps 1904, à Belgrade, tout finit dans les salons, hotels particuliers, sous les ors impériaux et républicains, dans les antichambres des pouvoirs européens, lorsque des hommes se retrouvent plus ou moins malgré eux embarqués dans un conflit dont personne encore ne mesure la gravité, dont chacun sent qu’il ne sera pas une partie de campagne. L’historien australien Christopher Clarke s’appuyant sur un formidable corpus de sources réussit l’exploit de rendre intelligible une période d’une rare complexité. Et de tordre le cou à l’idée encore très à la mode qu’en 1914, les peuples et les princes partaient la fleur au fusil pour casser qui du boche, qui de ruskov, qui du froggie ou qui du serbe. Même si personne n’envisage la tragédie à venir, le déclenchement de cette guerre est la somme de malentendus et d’alliances mal digérées. Pas de coupable idéal, même s’il faut reconnaître que l’irrédentisme serve à largement pourri la vie du monde. Mais après tout les nationalismes étaient à la mode, les empires peuplés de vieux barbons fatigués de tant de complexité et souvent en lutte contre leurs équipes gouvernementales et les empires ont pour mauvaise idée de se croire immortels. 9782081216488

Tout commence donc dans un palais royal à Belgrade où les serbes remarquablement énervés assassinent leur roi et reine, mettant fin à la dynastie qui les a dirigé depuis la création de l’état au début du XIXè siècle. Un évènement qui couronnait un siècle de violences et de règlements de comptes divers sous couvert de furia nationaliste. La Serbie libérée de l’occupation ottomane depuis 1804, cherchait désormais à s’affranchir de la tutelle de l’empire austro-hongrois et cela commençait par un double régicide.

Comment à partir d’un évènement somme toute mineure, a-t-on pu pendant 10 ans construire les bases de la crise qui à l’été 1914 lancerait les européens dans la phase un d’un formidable suicide ? C’est ce qu’avec talent et exigence, Christopher Clarke explique. Mettant en scène les différents protagonistes, il peint cette Europe des grandes familles où trois des souverains sont proches parents et où chacun cherche à la fois à renforcer son empire, conquérir de nouveaux territoires et assurer les routes commerciales. En dix ans, le visage de l’Europe va subir de profonds changements avec la première guerre des Balkans en 1912 et les alliances mêmes vont évoluer, posant les bases de soutiens qui pousseront les gouvernants dans la guerre.

En trois parties, l’historien présente de manière linéaire les protagonistes et les crises internes auxquelles ils font face dans ce début du XXè siècle. Ce qui fascine littéralement dans ce récit, c’est l’improbabilité de la guerre malgré les irrédentismes, les cris et les rodomontades. Comment imaginer que quelques factieux nationalistes serbes vont être assez malins pour poser les jalons et les bombes à retardement qui feront exploser l’Europe d’un seul coup ?

On peut bien sûr mettre en cause les piètres qualités de l’Empire austro-hongrois, empire bicéphale profondément divisé et incapable de faire respecter sa (im)puissance dans les Balkans. On peut regarder avec étonnement cette Russie impériale qui voit dans la guerre un moyen de faire taire les grondements qu’on entend à l’horizon. Ou cette Allemagne cherchant à récupérer les derniers morceaux des terres encore disponibles en Afrique et en Asie et dont le Kaiser est d’abord un garçon pusillanime et emporté. Enfin il est intéressant de regarder la France et l’Angleterre sûrs de leur puissance et assez remarquablement belliqueux.

Ces personnages, lorsqu’ éclatent les coups de feu tirés par Gavrilo Princip sur l’héritier du trône austro-hongrois à Sarajevo, se retrouvent brutalement projetés dans un univers étrange où des décisions sont prises sur des impressions et des aprioris. Les princes qui se connaissent depuis toujours tentent curieusement de sauver leurs empires, tandis que certains de leurs ministres rencontrent les visées belliqueuses de dirigeants « ennemis ».  Mais personne encore n’imagine la boucherie qui se prépare, même si les allemands ont déjà fait preuve d’infamie dans le génocide des Hereros en 1904 et que la France s’illustre déjà dans la fabrication et la vente d’armes et de canons d’une monstrueuse efficacité. Comment en quelques semaines, une Europe encore heureuse, fière et prospère se trouve-t-elle engagée dans un conflit qui prépare toutes les horreurs du siècle ? Parce qu’où « que nous jetions le regard dans cette Europe de l’avant-guerre, nous rencontrons cette légèreté désinvolte. Les somnambules marchaient vers la tragédie, inconscients.

Un essai brillant qui permet de voir la complexité des alliances et des enjeux et évitent les écueils du jugement de valeur ou de la désignation d’un coupable idéal. On notera cependant que l’auteur n’a aucune sympathie pour la furia nationaliste serbe et à certains égards, on trouve là la preuve que le récit de l’Histoire est toujours le fils de son temps.

Sur le site de l’éditeur.

Martin Duberman – Howard Zinn, une vie à gauche (trad. Thomas Deri) – Lux

9782895961635FSSplendide biographie de l’historien et activiste Howard Zinn, dont la formidable « Une histoire populaire des Etats Unis de 1492 à nos jours » donnait la parole à ceux que l’histoire glorieuse des visages pâles avaient repoussé dans les ombres de l’histoire des vaincus.
Martin Duberman livre une étude nuancée et affective de ce personnage hors du commun, fils de migrants juifs d’Europe de l’est, élevé dans la pauvreté et dans le goût du travail et du respect de chacun, docteur en Histoire, grâce à son engagement dans les forces armées pendant la seconde guerre mondiale. Devenu pacifiste par compréhension que les guerres justes ne sont pas les synonymes des causes justes, ils s’engagent, par un de ces curieux hasard dont l’Histoire est généreuse avec les grands esprits, dans la lutte des droits civiques, une cause qu’il ne quittera plus vraiment, comme il ne quittera pas non plus le désir de parler des hommes et des femmes que l’Histoire ignore alors que leur courage et leur sens commun, ce « common decency » si bien définie par George Orwell en font les héros des plus belles avancées de l’histoire humaniste.
Ce qui est fascinant avec Zinn c’est justement cette confiance en la common decency des masses populaires, parti pris qui est à la fois touchant et parfois agaçant quand on sait à quel point les foules peuvent être barbares. Mais l’homme engagé qui s’est confronté avec des jeunes hommes et femmes contre les matraques, les chiens, les gaz, les lyncheurs et les nervis à la solde du pouvoir blanc, sait le courage de certains individus prêts à tout braver pour faire reculer la barbarie.
Au-delà de son engagement personnel, Zinn pose également la question de la place de l’historien. Doit-il être retiré sur sa vigie, fermé à toute forme de subjectivité, pointant au loin le bras armé de l’objectivité? Ou bien, homme de son temps, doit-il, en toute honnêteté reconnaître être sinon le jouet, en tous cas, l’animal savant de son époque et de ses enjeux? Essayer de garder l’équilibre entre les deux? Zinn choisit d’être d’abord un homme engagé et de choisir de présenter une autre histoire que celle des vainqueurs, des gros bras et des élites bourgeoises. Il veut dire le combat des ouvriers, des jaunes, des noirs, des juifs, des cocos, des socialos, dans une époque où le capitalisme,l’anti-communisme et le racisme forment un ménage à trois des plus prospères.
Zinn n’a été le jouet d’aucune mode, ni d’engouement médiatiques, il a été un homme intègre et droit, une magnifique lumière pour tous les humanistes…

Ann Laura Stoler – La chair de l’empire (trad. Sébastien Roux) – La découverte

9782707175595FSL’empire est toujours un lieu compliqué pour les femmes. Celles de la « race » dominante sont intégrées avec plus ou moins de facilité dans le régime de domination ambiant, les autres sont privées de tout droit et de toute dignité.
Qu’il puisse se trouver des politiques ou des historiens pour soutenir, que le système a pu être favorable, bon pour le développement ou humaniste, montre que pour le moins une méconnaissance de ce que fut vraiment ce système, partout où il fut mis en place, pour les femmes, juste la moitié de l’espèce.
C’est le formidable travail de l’historienne américaine Anne Laura Stoler, par le biais de cet essai de rappeler ce fait essentiel et de mettre en pleine lumière l’effet dévastateur que les empires ont eu sur la place des femmes dans ces sociétés fondamentalement inégalitaires.
Empire français en Asie du Sud Est ou en Afrique du Nord, britannique en Inde, hollandais en Afrique du Sud, tous ont développé le même modèle de contrôle absolu des « races » par le contrôle du sexe des femmes. Il faut garantir la blanchité des maîtres de l’empire et pour cela codifier et structurer par la loi et le contrôle social et politique les interactions entre hommes et femmes.
Transformées en esclaves sexuelles tout juste bonnes à permettre aux nouveaux maîtres de se « détendre » et de réaliser leur « pulsions », elles n’ont aucun contrôle sur leur vie, leurs amours, leur ventre ou sur les rejetons qui survenaient parfois et bien sûr pas sur leur destinée.
Elles ne sont rien, ni personne, juste la « chair de l’empire », moquée, humiliée, dénaturée: il faut lire les passages sur ces nourrices qui ont l’interdiction de prendre les enfants dans leurs bras, car leur odeur pourrait imprégner et poluer les petits héritiers de l’empire.
Elle montre également que les métis étaient violemment discriminés, tant le mélange des « races » était jugé dangereux pour l’élite blanche et sa domination sociale, économique et politique. Le pouvoir colonial ne recule devant aucune bassesse, aucune violence pour contrôler au plus près la sexualité des colons et des victimes et pour s’assurer de la « pureté » des lignées.
Tant que la femme blanche fut considérée comme possible perturbation de la bonne marché économique ou militaire, sa présence fut malvenue, toujours strictement contrôlée. On trouve donc normal alors que l’homme blanc évacue son sperme dans des relations plus ou moins officielles avec des concubines locales. Mais ce concubinage restait strictement cofifié et encadré.
Lorsque les femmes blanches furent enfin autorisées à venir s’installer auprès de leurs époux, elles contribuèrent souvent à renforcer la structure raciste par peur de perdre la pauvre place octroyée par la structure sociale dominante.
La lecture de cet essai réaffirme la nécessité d’une histoire par les femmes, du traitement qu’elles durent subir et de la terrible domination dans laquelle elles furent, à tous niveaux, maintenues. Et les tragédies que cette abomination engendra et continue d’engendrer dans de nouveaux empires religieux ceux-là…

Michelle Perrot – Les femmes ou les silences de l’Histoire

9782080673244FSLe silence, oui c’est à cela que nous sommes condamnées depuis des siècles, des millénaires même. On nous a enlevé notre indépendance, notre liberté et notre voix, tout cela au nom de cet utérus fécond que les mâles de l’espèce, non content de le féconder, ont voulu s’approrpier, pour être sûr que le chiard qui en sortait était de leur sang. Ce bon instinct de mammifère ou de primate qui pousse encore les « hommes » de l’espèce à enfermer leurs femmes, à les soumettre à des lois barbares et à tuer quand ils ne peuvent pas les retenir. Le silence, celui qui a fait de nous des êtres de nature, des êtres inférieurs, dês êtres sans Histoire.
Mais voilà, les femmes ont une volonté de fer et trouvent toujours un moyen de se glisser entre les mailles du filet. Leurs voix éouffées ou niées se sont tout de même glissées hors des alcôves, hors du sérail. Et petit à petit, à force de combats incessants contre les hommes et contre leurs soeurs, leurs mères, leurs amies, elles ont conquis leur place.
Michelle Perrot, commence comme beaucoup d’entres nous, par se méfier ou mépriser ces femelles qui n’ont pas su se battre pour s’affirmer, et puis à force d’études, elle a compris que ce silence, ce creux dans l’Histoire était finalement mensonger et criminel. Les femmes font parti de ce monde, elles font l’Histoire et par autre chose que leur utérus. Cachées ou niées, elles parviennent tout de même à faire résonner leur voix, leur voie.
Dans cet essai passionnant mêlant la grande et la petite histoire, les études de fond et le quotidien, on découvre enfin ces femmes qui se sont battues comme des lionnes pour qu’on leur reconnaisse juste le droit d’être autre chose que des hystériques ou des mères ou des objets à échanger.
Dans tous les domaines intellectuels, laborieux, politiques, intimes, elles se sont avancées la peur au ventre mais le courage et la force en drapeau pour réclamer le droit inaliénable d’être au monde. Le combat n’est pas gagné loin de là, on sait ces pays où aux XXIè siècle n’ont toujours que le droit de mourir ou de souffrir. On sait les pays civilisés où leurs corps se monnaye, comme leur âme et leur coeur. On sait que malgré les avancées et les conquêtes, il faut chaque jour se battre pour conquérir l’espace laissé à la nuit, avant de commencer à avancer dans la lumière.
Les hommes, les mâles, nos « compagnons » savent les armes pour nous humilier, nous nier et nous détruire.
Faut-il encore croire que la cohabitation avec ces êtres faibles, lâches et menteurs est possible?
Elles sont nombreuses à dire non désormais.

Le siècle des féminismes – essai collectif – Les éditions de l’atelier.

5912Préfacé, par Michelle Perrot, sous la direction de Elinane GUBIN, Catherine JACQUES, Florence ROCHEFORT, Brigitte STUDER et sous les plumes brillantes et éclairées de Christine Bard, Graziella Bonansea, Sylvie Chaperon, Anne Cova, Zakya Daoud, Micheline Dumont, Ute Gerhard, Steven C Hause, Azadeh Kian-Thiébau, Andrée Lévesque, Bérengère Marques-Pereira, Dalila Morsly, Karen Offen, Maria Puig, Geneviève Sellier, Sophie Stoffel, Stéphanie Tawa, Lama-Rewal et Rita Thalmann cet essai est une plongée saisissante dans une histoire dont nous avons du mal à saisir encore tous les enjeux, tant les avancées et les reculades semblent marcher de concert et surtout tant la constellation des féminismes est multiforme au point qu’on a parfois du mal à se persuader que sous ce nom unique, on dévouvre des réalités aussi radicalement différentes.
On ne nait pas femme, on le devient, de même on ne nait pas féministe, on le devient et en plus il faut l’entretenir. Et ces différences ont longtemps servi aux masculinistes, aux tenants d’une supériorité ontologique du mâle (du mal aussi d’ailleurs) que ces différences étaient bien le signe de l’inexistence du phénomène. Curieusement les mouvements de revendications raciaux ou sexuels ont mieux réussi que les féminismes à s’imposer dans l’univers intellectuel. C’est pourquoi, cet essai et tous ceux qui parlent des femmes dans leur ensemble et dans leurs différences sont aussi importants pour notre génération et celles de nos filles et petites filles.
Faisant le tour de cette constellation complexe, les auteures nous parlent de l’Histoire des féminismes, de leurs rôles sociaux, des combats menées et encore à affronter, de leurs rôles politiques, de la nécessité de confronter les normes masculines, et dans le dernier chapitre, de regarder les féminismes hors d’Occident.
Petit aparté, au moment où j’écris cette chronique, on parle dans le poste du droit enfin appliqué des newyorkaises et des visiteuses, de se balader seins nus dans la cité, appliquant de fait la parité entre les hommes et les femmes. Rappelons qu’en France les femmes qui se promènent seins nus sont passibles de 3 à 5 ans de prison…
Bref, tout ça pour dire que le combat n’est pas gagné.
Pour moi qui suis persuadée que derrière chaque homme il y a un violeur potentiel, oui je maintiens, je persiste et je signe, je trouve parfois étonnant qu’on puisse se réclamer du féminisme tout en défendant l’idée d’une maternité heureuse ou du respect des traditions religieuses, un peu comme si les afro-américains trouvaient des excuses à leurs tortionnaires dans les plantations. Mais la lecture attentive de cet essai m’a permis de comprendre l’extrême complexité d’un combat courrant sur des générations et se déroulant dans des espaces politiques et culturels spécifiques.
Une chose est certaine, les combats féministes sont des combats héroiques et le restent. Et nous devons être reconnaissantes à celles qui nous ont précédées et poursuivre leur combat dans notre temps et dans nos espaces.

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