Carlo Strenger – Le mépris civilisé (trad.Pierre Deshusses) – Belfond

1540-1Après son premier essai La Peur de l’insignifiance nous rend fous dans lequel le philosophe et psychanalyste israélien nous enjoignait à nous débarrasser de la tentation de la pensée slogan pour nous réapproprier une  pensée intime et déconnectée des mouvements de mode, il revient avec un nouvel essai pour nous rappeler que les Occidentaux n’ont aucune raison d’avoir honte de l’héritage des Lumières pour engager la lutte contre les nouveaux totalitarismes.

Le sujet est séduisant, l’homme est séduisant, son propos est un peu lapidaire. Pour le dire simplement cela manque un peu de profondeur. Peut être que l’auteur israélien estime que nos contemporains ont un peu oublié les principes de laïcité, de liberté, d’égalité et de fraternité, peut être s’adressant d’abord à la société israélienne, elle-même traversée par de graves crises morales et politiques, estime-t-il devoir aller « straight to the point » comme dirait l’autre, mais quand ces questions sont abordées avec des français, l’argumentaire semble un peu léger.

Surtout, si les injonctions semblent évidentes: accepter la position d’apprenant, renouer avec le devoir de liberté contre les chaines religieuses, refuser les injonctions sectaires, il y a finalement assez peu d’exemples de ce « mépris civilisé ». A certains égards, et pour prendre un exemple récent, j’aurais tendance à penser que l’attitude de la ministre de l’éducation nationale face à un salafiste refusant de lui serrer la main sur un plateau de télé, peut relever de ce mépris civilisé, mais quand on voit l’accueil que sa réaction a reçu, je crains que nous soyons un peu au-deçà de la maturité nécessaire pour accéder aux réactions que nous propose Carlo Strenger.

Il faut saluer cet essai car il nous rappelle à nos devoirs d’êtres pensants humanisés et grandis par l’héritage multiforme des Lumières, mais ne pas oublier que cet héritage ne touche malheureusement pas tous les occidentaux donc difficile d’imaginer que ces exercices de raisons soient imaginables pour des gens qui préfèrent les chaines de la superstition et de la soumission. Donc à lire et à faire tourner mais mon pessimisme naturel ne m’incite pas à imaginer que cet humanisme et cet art de la conversation, de la satire et du débat soient très à la mode de notre époque furieusement moderne.

Sur le site de l’éditeur

 

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Les mots pour le dire – Chronique de Pierre Zaoui

http://www.liberation.fr/france/2015/11/17/le-triple-embarras-du-mot-barbare_1414134

Pierre Zaoui, Philosophe, université Paris VII- Diderot et membre du Centre international d’étude de la philosophie française contemporaine (CIEPFC)

Le philosophe nous rappelle avec intelligence et nécessité que les mots ne sont pas innocents. Ils portent du sens, évident ou en infra texte et ce sont ces infra textes qu’il nous faut interroger aujourd’hui, quand nos politiques et beaucoup trop de nos citoyens sont prêts à rogner sur leurs libertés civiles, les uns par calcul, les autres par peur stérile.

Nos libertés sont ce qui nous protègent de la véritable barbarie, celle de la non-pensée, de l’absence de réflexion et de remise en cause des doxas.

Nos libertés conquises de haute lutte ne peuvent, ne doivent pas être remises en cause et surtout pas limitées, ni amendées.

La Liberté, comme l’Egalité ne sauraient être le terrain de jeux des apprentis sorciers sécuritaires…

 

Dans la presse….

Intéressantes lectures dans trois revues riches de leur diversité;

53Robespierre se paie la Revue des Deux Mondes. Des portraits multiples d’une figure marquante et divergente de notre Histoire contemporaine. Démon ou héros, pourfendeur de l’ancien monde ou grand massacreur de l’idéal démocratique, difficile de se prononcer. Sans doute parce que, et c’est le premier enseignement de ces portraits à entrées multiples, la réalité est nuancée et loin des caricatures des pros et des antis. Ainsi le portrait le plus intéressant est celui de l’historien Thomas Branthome, qui s’appuie sur la chronologie et réussit l’exploit de sortir enfin l’homme d’Arras de sa gangue de Terreur… On regrettera, en tous cas moi, la présence d’Onfray et de Mélanchon qui jouent à merveille leur personnage et son donc ennuyeux comme la pluie d’automne.

Dans ce numéro de la revue, une belle interview d’Umberto Eco, toujours vif et léger, un être assez rare dans ces périodes d’intense sérieusité, maladie mortelle s’il en est.

Site de la revue

96-300x407Autre monde des Lettres avec Transfuge, toujours riche et éclectique. Un Adonis en guerre contre l’Islam malade de sa peste bigote, Nick Toshes et son art trash du roman de l’Amérique hors les murs, une chronique virulente de l’archi trendy Virginie Despentes et le cinéma avec des chroniques de l’exellentissime « Francofonia » ou très réussi « Madame Bovary ».

Site de la revue

12196287_10153755891721018_345838759417221120_nEnfin le hors série de Books qui nous donne à lire le marronnier de l’année philo avec l’éternelle question du rôle des philosophes. L’avantage c’est qu’on se promène un peu partout pour un tour de la question international, mais il reste souvent une impression de caricature avec du tout ou rien. Le manque de nuances dans les analyses est souvent assez consternant. Par ailleurs, les philosophes rassemblés ici sont les adorés du paysage médiatique, cela manque un peu de nouveautés et surtout de diversités. Bref, du pas mal, mais on tombe trop souvent dans la facilité, Dommage pour une revue qui sait pourtant ouvrir ses fenêtres sur les mondes….

Site de la revue

Cynthia Fleury – Les Irremplaçables – Gallimard Collection Blanche

Pour un(e) essayiste, publier dans la collection Blanche de Gallimard reste une reconnaissance de la qualité et d’élégance du style. Et avec Cynthia Fleury, aucun doute possible, la plume est belle, élégante, nuancée, fine, brillante et précise.

http://www.franceinter.fr/emission-ca-peut-pas-faire-de-mal-les-irremplacables-de-cynthia-fleury

Cet essai est le bienvenu car loin des déclinistes d’un côté, des pamphlétaires sans esprit de l’autre, des amateurs de petits phrases sinistres et de rires glaçants, la philosophe et psychanalyste, fait, dans la le sillon des Rancière, Rosanvallon, Weil et d’autres encore, un travail très bienvenu sur la « common decency » chère à Orwell. Un travail sur l’individu, ses devoirs, ses droits, ses espoirs et les échecs. L’essayiste nous propose une élégante pédagogie sur l’opposition entre « individualisme », maladie du temps et de système politiques fatigués et mal avec leurs citoyens et l »l’individuation » processus qui de l’enfance à l’âge adulte veut la coopération, l’effort et la responsabilité.

irremplacablesOn rêve d’être ce citoyen capable de vivre sa vie au cœur d’un système où on est sans conteste seul face à des moments importants, mais où l’on ne se conçoit qu’en lien avec un autrui respectable et respecté. « Souci de soi », « souci des autres ». Un rêve enfin réalisé.

Ce troisième essai sur la démocratie et son citoyen, résonne dans le cœur et l’esprit de beaucoup et nous rappelle que contre l’idée que nous ne pouvons rien faire, nous avons un devoir d’être au monde, d’être actifs et investis car cela fait de nous des citoyens responsables. Nous sommes certes confrontés à des systèmes politiques en crise, avec une très lourde poussée populiste, une pression économique néocapitaliste prédatrice, une crise climatique sans précédent et qui pourrait avoir raison de notre espèce même, mais tout cela pourrait céder sous la pression d’un renouveau politique et moral de l’implication des citoyens. Ne plus subir, mais agir ensemble pour faire progresser nos sociétés.

Une utopie? Peut être, mais je le perçois davantage comme une revitalisation des principes de responsabilités et de courtoisie, un mot qui a perdu beaucoup d’attrait dans une époque où le rire de hyènes et les hurlements de meutes ont beaucoup de succès, mais qui n’en reste pas moins la qualité première de l’honnête femme ou homme, digne de ce nom.

Le travail de Cynthia Fleury est remarquable, parce qu’il est nuancé et élégant et qu’il nous rappelle que ces qualités sont celles de tout débat intelligent….

Sur le site de Télérama

Ruwen Ogien – Des valeurs comme principe d’oppression

75px-Greek_lc_phiUn excellent article du philosophe disponible sur le blog Philo de Libération. Où l’on parle de droit, de valeurs et où on découvre que les deux ne sont pas toujours aussi compatibles et cohérents qu’on pourrait l’imaginer….

http://liberationdephilo.blogs.liberation.fr/2015/10/14/lexasperant-bavardages-au-sujet-des-valeurs/