De l’érotisme…

Une certaine Bérénice Levet, philosophe de son état, nous déclarait péremptoirement hier soir chez la délicieuse Elisabeth Quin que l’égalité entre hommes et femmes menait tout droit la mort de l’érotisme et que ce désir d’égalité était la preuve du retour des puritains.

Oui, oui, oui….

La philosophie peut, entre les mains d’auteurs fumeux, devenir la boite à n’importe quoi.

De quoi l’érotisme de cette dame est-il le nom? Sans aucun doute du patriarcat triomphant. Un univers dans lequel la femme intrinsèquement différente et inférieure, se voit réduite à une suite de trous plus ou moins mis en scène. On sait que depuis les bordels de la Rome Antique, les hommes travestissent le corps de le femme pour la rendre plus attractive. Ils l’enserrent dans des corsets et des guêpières  pour affiner sa taille jusqu’à la torture, ils la posent sur des talons aiguilles pour lui galber la jambe jusqu’à la torture, ils lui bandent les yeux, la fouettent, la soumettent comme un animal pour la plier à toutes leurs fantaisies. L’érotisme version papa.

Certes certaines femmes ont renversé l’outil de dominiation, en apparence, pour offrir à certains mâles en quête de fessées maternelles l’assouvissement de leur fantaisies, mais là comme au dessus, c’est bien du désir des hommes qu’on parle.

L’érotisme aurait donc besoin de toute cette mise en scène pour exister? L’érotisme ne pourrait naître d’un échange de regard dans le métro, permettant à l’imaginaire de se mettre en branle? Il ne peut naître d’une main hésitante, d’un souffle suspendu, d’un instant d’abandon, volé aux temps?

Je trouve toujours triste que certaines femmes continuent à promouvoir des chaînes millénaires par manque d’imaginaire. L’égalité mort de l’érotisme? Au contraire c’est dans le respect et l’égalité que cet érotisme prendra sa plus belle forme. Il deviendra un jeu d’égaux et non plus un jeu d’égo macho.

Quel beau programmme auquel je vous invite Madame Bérénice Levet à accorder le temps de la réflexion philosophique, celles des femmes libres.

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Sur les ondes – De l’insignifiance

http://www.franceculture.fr/emission-la-grande-table-2eme-partie-l%E2%80%99insignifiance-ou-le-mal-du-siecle-2013-12-09

Une excellente interview sur un ouvrage qui semble particulièrement sur ce mal du siècle occidental qu’est la peur panique de ne pas être « à la hauteur » et d’être ainsi insignifiant.

Le mot lui même est intéressant, l’insignifiance, l’absence de sens, comme si nos vies devaient être en permanence sous les feux réels ou supposés de la rampe pour retrouver du sens. Confusion manifeste entre sens et sensation comme le montrent tragiquement ou stupidement les émissions de télé-réalité qui nous empoisonnent le coeur et les yeux, mais également comme le montre notre désir d’ex-time incarné par notre attachement vicéral à nos nouveaux outils de communication permanente (dont la présente est un victimes consentante.

Pour les parents, il suffit de suivre l’activité débordante de leurs rejetons pour voir à quel point le désir d’être populaire, comme celui d’être célèbre est dénué de sens mais entièrement liés aux sensations. Danger réel pour ceux qui ne parviennent pas à exister et qui s’abime dans une peur de ne plus exister, de ne plus être qui pousse certains à des gestes désespérés pour être vus.

Carlo Strenger, au cours de son interview, a fort bien démontré combien cette peur gangrène nos vies et combien la souffrance qui en découle est immense. Le psychanalyste devient sociologue pour montrer la quasi universalité de ce désir d’être sous les feux des projecteurs, d’échapper ainsi à un anonymat désormais signe d’échec social et personnel. Il met en garde contre ce terrifiant désir de performance reconnaissable et reconnue pour rappeler qu’une vie bonne est une vie menée en respect des autres et de soi-même, sans désir de grandeur, mais toujours en désir d’apprentissage de la sagesse, vieille morale grecque, oui à la sapiens non à l’hybris.

Une leçon dure à comprendre pour nos petits esprits d’homo globalis épris de lumière.

Un livre à mettre sous mon sapin 🙂

BD – Jul & Charles Pépin – Platon la gaffe

http://www.dargaud.com/platon-la-gaffe

9782205072549-couv-I400x523Traiter une question de philosophie complexe comme le travail et l’homme par le biais de la BD, il fallait oser, et contrairement à ce que nous rappelle Audiard (et qui reste très souvent vrai), « les cons ça osent tout, c’est même à cela qu’on les reconnait », l’auteur de BD et le philosophe de magazine signent un très joli duo où le dessin et le texte se répondent harmonieusement. L’humour est souvent un allié redoutable pour lutter contre la niaiserie et/ou la pédanterie et une fois de plus cette réputation n’est pas volée.

Un petit tour du monde du travail, de ses grandeurs et décaldences et de son histoire dans notre Occident toujours écartelé entre héritage grec et chrétien, entre travail torture et travail révélation. Nos charmants auteurs nous promènent à la suite du stagiaire Kevin Platon au coeur des arcanes de l’entreprise moderne où le marketing et les pots de départ ne cachent pas toujours les tendances totalitaires.

L’organigramme de Cogitop, « Un service, des cerveaux » (c’est beau le marketing non :-)) est un modèle du genre. Du patron Jean-Philippe Dieu au coursier BHL (remarquablement trouvé celui-là), on suit les aventures de notre stagiaire en maraude dans les différents services de l’entreprise. On croise un DRH sous les traits de Nietszche, un syndicaliste Jean-Karl Marx, des commerciaux très énervés Voltaire et Rousseau et un pauvre créatif perdu Bourdieu. Suivant les tribulations de notre jeune et fort malchanceux stagiaire, on aborde les grandes questions de la pensée occidentale vis-à-vis du travail d’un point de vue résolument contemporain. L’abus des stages par les entreprises, la norme, l’architecture des lieux de travail, la surveillance, l’art d’être un bon (ou un mauvais) patron, mais également l’incapacité à saisir l’important au profit d’une agitation permanente, la très à la mode vie privée au bureau ou encore le harcèlement, c’est bien toute la vie de l’entreprise qui est accouchée entre planches et prose.

La conclusion est toujours la même, si nos chers anciens voyaient le travail comme le lieu de toutes les soumissions et donc un espace réfractaire à l’activité de l’esprit, nous sommes nous contraints d’agir dans une réalité où le travail est une norme et une règle. Ne pas en avoir est une stigmate que nos millions de chômeurs expérimentent durement chaque jour dans notre espace européen. Oui, cette BD est un joli cadeau à faire et à se faire, pour ouvrir la discussion avec nos ados mais pas seulement. A ne pas râter…

 

Alain Finkielkraut – L’identité Malheureuse – Stock

9782234073364_1_mUn essai tout à fait passionnant et prenant du philosophe énervé du PCF (paysage culturel français) dans lequel il revient sur l’un de ses chevaux de bataille. La liberté est une bonne chose, à condition de ne pas être coupée du principe de responsabilité. Partant de son expérience personnelle, il navigue dans un pays qui à force de volonté de bien-faire et de bien-penser finit par oublier l’importance d’un socle historique et social stable et qu’on ne gagne rien à laisser la force prendre le pas sur la réflexion. D’un bout à l’autre de son livre, il dissèque le grand corps malade d’une nation en panne d’Histoire, honteuse de son passé et tournée tout entière vers un misérabilisme de mauvais aloi. On pourra lui reprocher bien sûr d’être précieux et de voir dans les grands anciens d’indépassables modèles , de préférer les penseurs conservateurs et de détester fondamentalement le climat de relativisme culturel dans lequel nous vivons. Mais on peut aussi lui être reconnaissant de magnifier la volonté des hommes et des femmes de rechercher une forme de connivence dans leurs relations quotidiennes, de vouloir préserver une forme de respect apparemment un peu suranné où l’on peut discourir de tout et de rien autour d’une bon repas ou verre, de ne pas apprécier le climat d’agressivité permanente qui du matin au soir abrutit toute forme de réflexion complexe et de supporter difficilement que l’art du vivre-ensemble se réduise désormais à chacun chez soi, derrière les hauts murs du communautarisme stérile.

Les exemples qu’il prend feront hurler à gauche et à la gauche de la gauche où on  dénoncera sans avoir lu le livre, les éclats du philosophe, sa détestation manifeste du machisme qui règne dans les banlieues et l’obsession contre un Islam intégriste et agressif. On lui reprochera ses classiques, son refus de reconnaître qu’il y a du bon dans le dégueulis verbal et le rire de hyène, d’être un Cassandre toujours prompt à voir le mal partout et toujours. Mais pour n’importe quelle personne juste intellectuellement honnête, et pour n’importe quelle femme en but à l’agressivité verbal de petits niaiseux à peine sortis de leurs couches, les exemples cités et le propos de l’essai trouveront un écho pas si lointain.

Je me souviens d’une série d’émission de France Culture à 13h30 où une journaliste allait dans une banlieue de la capitale interroger des adolescentes sur leur quotidien et leur réception du film « La journée de la jupe ». Et l’horreur pour une femme de mon âge, pas encore tout à fait cannonique tout de même, fut d’entendre ces gamines défendre la violence de leurs frères, cousins, copains envers le « tepu » qui se la jouaient et expliquer que le drame vécu par la jeune Sohane, bin finalement il fallait tout de même dire qu’elle l’avait un peu cherché – rappelons que cette gosse a été brûlée vive. Et ces gamines n’étaient ni virulentes, ni membres d’un gang, non elles étaient les représentantes choisies pour parler de la vie des jeunes filles dans une banlieue française.

Finkie agace parce qu’il parle fort et n’écoute pas souvent. On sent qu’il aime prodigieusement le son de sa propre voix. Mais Finkie est aussi l’homme qui reçoit avec beaucoup de courtoisie sur les ondes de France Culture chaque samedi des invités divers et parfois cela donne même lieu à quelques prises de bec. Mais au-delà de ce personnage public fortement agaçant ou de cet hôte généralement discret, il y a l’intellectuel en prise avec le réel de la société dans laquelle il vit. Et dans cet essai chaque mot fait mouche. Le désespoir de l’homme ou de la femme blanche rétorqueront certains. Et peut être ont-ils raison. Peut être que le fait d’être une femme dans un monde agressivement sexuel pousse à vouloir que des limites soient posées à la débauche verbale . Peut être que le fait d’avoir un fils de douze ans accroché comme une moule à sa manette de jeu et capable d’enquiller les grossièretés avec la facilité de l’enfilage des nouilles sur la petite ficelle, de l’observer se désintéresser de la complexité et de la radicalité qu’est la lecture, et adopter des comportements vus à la télé-réalité, rend-il plus réel cette cruelle plainte de l’homme Finkie.

Mais au-delà du constat qu’en vieillissant on devient moins tolérant envers la connerie de l’époque moderne, on ne peut, sauf à être aveugle et sourd, nier que la relation à l’autre est perturbée et perturbante dans son agressivité et son absence de nuance. Le voile dont s’affuble certaines grandes nouilles semble se poser lentement sur l’exigence de grâce et d’éthique. Finkie démonte la machine infernale d’une culpabilité qui s’abîme inexorablement dans la démission. Le plus jamais ça ne peut devenir le tous contre tous. J’entendais ce matin dans le journal de France Culture un jeune homme spécialiste de la banque d’investissement dans les produits dits « islamistes » (ce nouvel el-dorado des financiers) déclarer que la France était le troisième pays musulman européen. Et oui cette déclaration niaise, cet abus de langage dans la bouche d’un type supposé avoir dépassé le stade zéro de la réflexion m’a mise hors de moi. La France est un pays laïc, où des femmes et des hommes peuvent librement exercer leur foi dans le sein privé, chose que le chanteur Abdel Malik rappelait avec beaucoup d’intelligence hier soir sur Arte. Alors oui, la diatribe de Finkie contre un monde sans repère, sans nuance et sans intelligence où les communautés passent leur temps à réclamer toute l’attention tout en niant l’autre dans sa complexité rencontre ma pleine et entière adhésion.

Sur le site de l’éditeur

Elisabeth de Fontenay – Le silence des bêtes, la philosophie à l’épreuve de l’animalité – Fayard

Le silence des bêtes est inversement proportionnel aux longs discours de l’homme et du philosophe autour de lui-même. Le philosophe glougloute, blablate, criaille, piaule, turlute, bouboule ou glapit autour de l’animal, de sa place ou de son abscence de place dans la vie des hommes. Bref l’homme philosophe surtout autour de son petit nombril et cela donne des tonnes de papier et des hectolitres d’encre sur la condition animale, mais bien peu de la moindre trace de respect pour ses autres qui nous environnement et partagent avec nous la vaste croute terrestre.

9782213600451-T_0Trois mille ans de philosophie pour en arriver aux premiers résultats concrets d’une cause animale enfin reconnue, avec l’idée d’un droit des animaux et peut être même d’une justice pour les animaux. Trois mille ans de massacres et des violence pour en arriver aux usines de morts et de torture qui nous fournissent jour après jour notre pain quotidien et peu de divinité pour encore prier pour nous pauvres pêcheurs.

Dans son roboratif essau, la philosophe et chroniqueuse radio Elisabeth de Fontenay dresse le long parcours de la pensée occidentale philosophico-religieuse autour de l’animal, de sa place dans notre environnement réel ou fantasmé, son rôle dans nos pratiques religieuse et le peu de respect que ces êtres pensants ont inspiré à la majorité des penseurs de l’humanisme occidental. Une piste à creuser pour expliquer les formidables dérives que cet humanisme a autorisé que ce soit dans la justification de l’esclavage ou du massacre des « autres » venus de ces lointaines terres d’Amérique ou d’Asie.

Le livre est long, parfois trop, notamment dans la longue litanie de tous les penseurs qui n’ont guère pensé l’animal autrement que comme objet d’un sacrifice rituel ou nutritif. Mais il donne aussi l’opportunité de découvrir ou de re-découvrir que certains penseurs ont très tôt compris que l’homme ne peut s’abstraire de son essence animale sans tomber dans une forme ou une autre de barbarie. Dans son dernier paragraphe, ce sont les penseurs de régimes totalitaires, souvent victimes eux-mêmes, qui ont rappelé que les systèmes concentrationnaires sont aussi nés dans le coeur et les reins de ceux pour qui la vie n’est rien, quand elle appartient à un autre jugé trop différent, inférieur ou mauvais.

Le silence des bêtes, c’est le cri strident d’une humanité trop imbue d’elle-même pour se souvenir même des règles évidentes de survie, incapable de cette tempérance que les grecs vénéraient tant et pratiquaient si peu dans la réalité. C’est aussi le silence tragique de celles et ceux qui estiment pouvoir aimer autant les animaux que les hommes sans pour autant être condamné au bûcher par les apologues d’un Homme hors de contrôle. Rappelons ici la phrase d’Adorno qui conlut le chapitre 19 : « Le propriétaire d’un hôtel, qui s’appelait Adam, tuait à coups de gourdin et sous les yeux de l’enfant qui l’aimait bien des rats qui par des trous dévalaient dans la cour; c’est à son image que l’enfant s’est formé celle du premier homme. »

Certes les animaux ne pensent guère les homo sapiens, mais chaque jour ils souffrent de son insupportable hybris et de sa soumission à la folie prométhéenne. Et malheureusement la philosophie refusant tout dialogue avec l’éthologie, le présent essai souffre d’une aridité toute humaniste.

François Jullien – De l’intime_Loin du bruyant amour – Grasset

L’intime, un état étrange entre éros et agapé, entre désir et amour, rencontrant parfois les deux, précédant l’un ou l’autre, persistant après la fatigue de l’un et de l’autre. L’intime, un moment étrange où des inconnus peuvent communier comme peu d’êtres le peuvent. François Jullien sinologue, philosophe, sage, gentilhomme sans doute nous livre une analyse fine et stimulante d’une notion que notre temps passionnel et sans existence a oublié, comme il a oublié les notions de tempérance et de sagesse. Il faut être passionné, bruyant, excessif et finalement mortifère pour être à la mode. Heureusement pour nous François Jullien, peut être parce qu’il voyage dans d’autres cultures, est capable de nous rendre l’exigence de l’intime. 9782246805236FS

Au commencement était un mythe romanesque. Un moment volé à Simenon, volé sans doute aussi à l’Histoire, à une histoire. Un homme et une femme se retrouvent par les hasards tragiques de la guerre dans un wagon bondé, en plein débâcle. Elle est démunie et seule, il a perdu sa famille quelque part sur le quai de la gare. Comme le disait si bien Victor Hugo ces deux là se reconnaissent, comprennent qu’ils peuvent partager au cœur de cette tragédie un instant de paix, de respect,  de douceur , de partage. Devenir intimes, reconnaître l’autre et lui laisser toute son autonomie, bref l’inverse de cette passion dévorante qui cherche à fasciner puis à dévorer l’autre.

A partir de ce moment, de cette rencontre de hasard, le philosophe se promène dans l’histoire européenne, dans notre grande et vaste mythologie littéraire pour rechercher cette mystérieuse et fuyante intimité.

Ne la trouvant pas chez les grecs qu’il trouve trop occupé à parler aux dieux et aux citoyens, il l’aperçoit chez les premiers philosophes chrétiens, une relation qui s’ouvre à cet autre, ce mystère plus profond que n’importe quel miracle ou prémonition. Intime devient alors cette mystérieuse rencontre avec le plus essentiel, le plus subtil de l’intériorité humaine rencontrant une autre part essentielle et subtile hors de soi. Loin des exhalaisons parfois méphitiques des passions amoureuses, de leurs hystéries égotistes, l’intime devient le lieu unique et fragile où deux êtres se croisent et parfois se reconnaissent.

Un essai tout en douceur, subtil et fin, pour parler de l’exigence du vivre ensemble, lorsque les rets de la passion se distendent. Il faut de la sagesse et de la constance pour connaître et entretenir cet intime, cette figure de style, cet art de vivre délicat. Un travail quotidien, une philosophie de vie loin du bruit et de la fureur. Brillant et reposant.