Pierre Lemaître – Cadres noirs – Le livre de poche/thriller

cadres noirsCe livre pourrait sortir directement d’un fait divers, d’ailleurs on peut se demander s’il ne prend pas sa source dans un ou plusieurs d’entre eux tant les déboires du malheureux personnage principal résonnent d’un triste écho dans notre quotidien capitaliste. Pierre Lemaître réalise ici un petit bijou du genre, promenant son lecteur au gré d’une folie qu’on croit comprendre parfaitement et qui finit toujours par nous échapper. Sans effort, l’auteur maintient un suspens de tous les diables.

Quand on est quadra, ce qui est mon cas, on imagine très bien, malheureusement la détresse du chômage de longue durée. Quand tous les rêves s’écroulent les uns après les autres, quand on doit se confronter à la pitié des siens et à l’inexorable délabrement du quotidien. C’est ce que décrit avec beaucoup d’accuité et d’intelligence Pierre Lemaître dans les mots de son personnage Alain Delambre. L’utilisation de la première personne rend cette proximité encore plus grande, encore plus destabilisante. Alors lorsque l’espoir d’un nouveau job de qualité se présente, toutes les énergies d’Alain Delambre se concentrent sur l’objectif: obtenir ce poste par tous les moyens, même les plus vils.

C’est précisément ce sur quoi compte l’entreprise cachée derrière cette offre mirobolante. Ils mettent en scène un jeu pervers qui ferait la joie de la téléréalité, mais qui s’inscrit dans la réalité d’Alain Delambre et de sa famille. Car les petits magouilles et grands abandons moraux auxquels il se laisse aller, blessent profondément les siens et brisent les liens qui semblaient indéfectibles.

Ce roman est un procès à charge contre l’immoralité des grandes entreprises, la folie de l’argent qui gangrène tout, la nécessité de la réussite comme marqueur social de base et l’impossiblité de se redresser quand tout le système pèse pour vous garder la tête sous l’eau. Cadres noirs c’est également la tragédie d’un homme bien, trop longtemps affaibli par un quotidien lourd et sordide et qui lorsqu’on agite devant lui l’espoir illusoire d’une revanche, saisit la chance pour la tordre en monstruosité. Très réussi.

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Cinéma – 96 heures

Un bon vieux polar à l’ancienne, avec du flic au regard de glace, du truand au regard assassin, des brutes, des méchants, de la donzelle aux longues jambes en détresse et de la fliquette pleine d’alan. Pas de quoi se relever la nuit et surtout l’impression tenace d’avoir fait un saut dans le passé quand Delon faisait l’oeil de plomb, mais c’est honnête et sans prétention. Schoendoerffer fait ce qu’il connait, ni plus, ni moins.

En tant que spectateur, on assiste sans passion particulière, ni dégoût à l’affrontement de Lanvin et d’Arestrup. On regarde les truands se comporter comme des truands et le flic se comporter comme un flic. On se laisse surprendre par le coup de gueule et la violence et on finit par se douter que le flic et la fille du trauand file le parfait amour.

A réserver pour une sale journée de froid et de pluie, sinon la télé fera très bien l’affaire.

Liad Shoham – Terminus Tel-Aviv (trad. Jean-Luc Allouche) – Les Escales Noires

9782365690430Enfin sorti de la catégorie « roman de gare », le polar a saisi ses lettres de noblesse par la formidable faculté de son auteur à révéler les zones d’ombres, les fautes profondes et les vilaines cachotteries des sociétés plus ou moins démocratiques. On sait le succès toujours vif des polars nordiques qui ont ecorné l’image idylliques des démocraties si parfaites du nord de l’Europe, les libraires vantent les analyses fines et décalées des auteurs francophones et le polar américain a ses papesses en tailleurs chanel. Rejoignant ce club fort bien fréquenté, les écrivains israéliens se saisissent désormais du genre et révèlent ainsi une image plus sombre et moins politiquement correcte de la société hébreue.

Dans ce deuxième roman traduit en France, Liad Shoham, avovat de son état, nous fait découvrir un pan compliqué de l’histoire contemporaine israélienne, pan que les médias internationaux révèlent depuis quelques mois, la difficile cohabitation des juifs avec des migrants venus d’Ethiopie et d’Erythrée. Comme en Europe le facteur migratoire permet à des hommes politiques de petite vertu et à la veulerie des masses de se révéler dans toute leur horreur. Mais loin de se livrer à un simple exercice humaniste, Liad Shoham montre le visage immonde des profiteurs de la misère humaine.

Dans ce trou puand du monde des hommes, une femme tente d’imposer une voix de probité. Afin de trouver le meurtrier d’une jeune activiste du droit des plus faibles, la jeune policière Anat Nahmias va lutter à la fois contre sa hiérarchie et contre les criminels, contre les politiciens et contre tous ces petits mâles agressifs qui fondent la société israélienne. L’auteur tape fort dans ce polar, rappelant que le racisme et le sexisme marchent main dans la main dans la société israélienne. Une réalité que de nombreux journalistes en Israel et ailleurs ont déjà pointée, dans cette société où la fureur guerrière façonne l’idéal d’un mâle braillard et agressif et de femmes toujours soumises.

Oui, il y a du génie dans ce polar, pas tellement dans le style, on n’innove jamais vraiment dans ce domaine depuis nos grands classiques, mais bien dans cette attaque en règle contre une société pour le moins peu reluisante. On attend désormais la même liberté et la même intransigeance dans la littérature des pays arabes de la région. Oui, Israel a bien des défaut, comme la Suède, la Norvège, le Danemark, la France, les Etats Unis ou l’Italie, mais au moins là-bas, on trouve des écrivains pour les dénoncer. A quand la dénonciation des crimes racistes et du sexisme en Arabie Saoudite, en Egypte, en Palestine ou au Qatar?…

Sur le site de l’éditeur

David Carkeet – Le linguiste était presque parfait (trad. Nicolas Richard) – Monsieur Toussaint Louverture

Imaginez un groupe de linguiste chargé de découvrir derrière les babillements et autres vocalisations des bébés, les secrets du langage. Imaginez que ce groupe d’hommes de science plus ou moins vénérables partagent comme tous les autres hommes de solides inimitiés, envies et frustrations. Imaginez alors que l’un d’entre eux voient dans cette auguste assemblée un moyen de découvrir le secret des 51QgThWtbuL__secrets: pourquoi le bien et le mal? Vous pourriez l’imaginer mais David Carkeet l’a déjà fait et le résulat est un polar loufoque et venimeux où la science et les affaires en prennent pour leur grade, tout comme la prétention des scientifiques à être autre chose que des gamins dans une cour de récré.

Jérémy Cook linguiste relativement réputé n’a guère d’atomes crochus avec ses contemporains. Il ne comprend qu’assez mal cette médiocrité ambiante qui le heurte durement. Sa passion nouvelle pour la babillage et les premières vocalisations des jeunes enfants lui offre à la fois un havre de paix et la confrontation directe avec les exigences économiques de son patron, les témoignages de mépris de l’assistante de celui-ci, les remarques serviles de quelques auxilliaires et l’incompréhension de certains de ses collègues.

Aussi lorsqu’on le charge d’escorter un journaliste chargé de vanter les mérites de l’institut et qu’il se retrouve confronté à un tonitruant « trou du cul » de la part d’une sémillante puériculture, un abîme d’incompréhension s’ouvre à ses pieds, abîme qui se trouve encore approfondi par la découverte du corps d’un de ses collègues, mort, dans son bureau.

Malgré un faisseau de preuves particulièrement accablant, le scientifique s’attire la sympathie du lieutenant de police et se lance ainsi à la chasse au  meutrier, découvrant ainsi les étranges passions de collègues qu’il découvre connaître bien mal.

Ce polar un peu déjanté, mais de facture somme toute classique est un séduisant moyen de passer le temps au soleil ou sous la pluie.