Pierre Nora – Recherches de la France – Gallimard

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product_9782070140466_195x320Un essai stimulant et érudit rassemblant des articles consacrés par l’historien à l’identité et à l’histoire politique de la France. Depuis la révolution jusqu’à la Vè République, seule ou confrontée au grand cousin outre-atlantique, du gaullisme au communisme, du dreyfusisme aux maurrassisme, le visage de la France semble celui de Janus. Comme si le passage de l’idéal révolutionnaire et la résistance conservatrice s’étaient inscrits en lettre feu dans l’histoire et l’avenir de ce petit pays jadis superpuissance aujourd’hui à la poursuite d’un rôle d’accessit.

En cinq grands chapitres, Pierre Nora nous guide dans une histoire à la fois compliquée dans ses multiples rebondissements et assez simple dans son idéal. De la révolution à l’époque contemporaine, au moins jusqu’à l’accession au pouvoir des socialistes en 1981, l’histoire de France suit un chemin assez clair. Républicaine et jacobine, la nation française entre ses continuités politiques et son irrédentisme révolutionnaire se construit autour d’une bourgeoisie bien assise sur ses conquêtes. Les mouvements sociaux et contre-révolutionnaire ne parviennent jamais à vraiment mettre en danger l’idéal issu des journées de 1789 et de 1792.

Curieusement ou non, c’est à partir des années 1980 que le modèle se fissure et que de nation moyenne mais unitaire, on passe inexorablement semble-t-il à nation toujours moyenne mais de plus en plus divisée en interne sur les idéaux anciens. Le jacobinisme se trouve attaqué par la décentralisation, l’unité républicaine est assaillie par des demandes particularistes en constante augmentation. Ainsi cette identité nationale qui ne faisait guère de doute jusqu’au milieu de la seconde partie du XXè siècle est aujourd’hui une idée qu’on manie avec beaucoup de craintes et de précautions.

Comme le fait remarquer Pierre Nora dans la fin de son ouvrage, la guerre des identités a lieu actuellement et le travail des historiens français ou pas se confronte à un culte mémoriel où chacun arrive avec son lot de revendications et d’attaques contre le modèle ancien. Un temps à la fois stimulant pour les historiens et risqué pour des citoyens tiraillés entre un bord ou l’autre de l’échiquier revendicatif.

Petit bémol cependant, j’ai du mal à imaginer qu’on puisse rechercher l’identité d’une nation en oubliant la moitié de la population. Certes Pierre Nora appartient à cette génération d’historiens fâchés avec l’Histoire des Femmes, mais tout de même, pas une d’entre elles ne semblent trouver grâce aux yeux de l’historien. Comme si notre identité ne pouvait toujours s’imaginer qu’en pantalons et en haut de forme. J’aime à croire que les femmes ont aussi participer à cette construction et sont dignes d’apparaître dans l’essai d’un historien aussi reconnu.

Un portrait nuancé et brillant de notre histoire contemporaine et des pistes pour analyser les temps à venir, un travail d’historien citoyen à méditer…

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Anne-Martin Fugier – Les salons de la IIIè république – Poche

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Historienne du beau XIXè et de la bourgeoisie née de la révolution et de l’empire, Anne-Martin Fugier s’attarde dans cet essai sur le rôle spécifique des salons dans la vie artistique et politique de la seconde moitié du XIXè jusqu’à la veille de la seconde guerre mondiale, montrant ainsi l’influence réelle mais aussi les limites de l’influence des ces lieux de convivialité et de bouillonnement de esprits.

Ce que montre avec beaucoup d’intelligence et un grand nombre d’exemples l’historienne c’est l’importance de ces salons dans la création d’une 9782262026585 élite politique républicaine. Tous les personnages qui incarnent aujourd’hui la III république passent par les sociabilités brillantes de la capitale. Les femmes se cachent alors à peine dans l’ombre des grands hommes. Tout le monde sait que tel ou tel est une « créature » de telle ou telle hôtesse. Car les salons permettent à tous les nouveaux riches et anciennes fortunes de se cotoyer: bourgeois, financiers, vieille noblesse ou noblesse d’empire, les fortunes se mêlent aux actrices, écrivains et poètes. Les politiques trouvent alors dans ces lieux outre le soutien sans faille dont a besoin leur carrière mais également le soutien des arts toujours important pour plaire. Et pendant un temps assez long, on passe d’un salon à un autre sans préjugé de tendance politique. On choisit le lieu en fonction des plaisirs et de l’intellligence de l’hôtesse.

Dans les salons comme dans le reste de la société française, l’affaire Dreyfus va provoquer un premier séisme. D’un seul coup, entre dreyfusard et anti dreyfusard, la guerre est déclarée. On ne peut plus passer d’un salon à un autre, il faut désormais choisir son camp. C’est le premier coup porté à ces lieux de sociabilité si particulier, car la mixité permet l’enrichissement et le dialogue constructif. Même s’il ne faut pas surestimer le pouvoir des salons, il ne faut pas non plus oublier que toutes ces femmes ont permis de grandes avancées en mettant en présence des hommes qui n’avaient pas forcément de raison ou d’occasion de se rencontre.

Après l’affaire Dreyfus la première guerre mondiale porte un nouveau coup aux salons. Et même si les années folles semblent relancer le plaisir et la convivialité l’influence est en net repli, les salons deviennent un lieu de jet set internationale beaucoup moins politiques, beaucoup plus mercantiles ou affairistes. Ce qu’Anne-Martin Fugier montre avec beaucoup de talent et beaucoup de précision c’est la perte d’influence des salons et le recul de ce type de sociabilité. Un essai stimulant et très documenté sur un moment relativement peu connu de l’histoire de France, alors que le rôle des salons du XVIIIè est bien documenté.