Ballast – Laélia Veron

Formidable article de Laelia Véron pour la revue Ballast sur le travail littéraire et historique de Svetlana Alexievitch

« […]rappelons-nous celles qui furent violées par les Américains à la Libération de la France ; le sort des civiles allemandes, qui croisèrent la route de l’Armée rouge ; le système d’esclavage sexuel organisé à travers l’Asie par et pour l’armée japonaise (esclavage toujours scandaleusement désigné par le doux euphémisme de « femmes de réconfort ») et les collabos tondues à la libération. On évoque même, du bout des lèvres, des viols de rescapées, lors de la libération des camps. Peu importait, finalement, qu’elles fussent dans le même camp ou dans le camp ennemi : le corps des femmes restait un champ de bataille. »

[…] 

« Y aurait-il meilleur moyen, afin de rendre compte du destin collectif d’un peuple — de cette histoire totale — que cette littérature des voix ? Littérature qui s’engage de front à regarder la part refoulée de l’Histoire. Et, là, nous reviennent en mémoire les prédictions de Virginia Woolf : « Nul doute que nous ne voyions un jour la femme changer la forme du roman pour ses fins à elle, quand elle aura la liberté de ses mouvements ; nous la verrons alors préparer quelque véhicule nouveau qui ne sera pas nécessairement en vers, pour la poésie qui est en elle. Car c’est à la poésie qu’on refuse encore l’issue. Et je me mis à réfléchir sur la façon dont une femme aujourd’hui écrirait une tragédie poétique en cinq actes. L’écrirait-elle en vers ? Ne l’écrirait-elle pas plutôt en prose ? » »

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Svetlana Alexievitch – La fin de l’homme rouge (trad. Sophie Benech) – Actes Sud

Sur le site de l’éditeur

homme_rouge_180Un essai terrible et passionnant sur cet étrange « homo sovieticus » qui depuis la révolution de 1991 ne parvient plus à trouver sa place dans la société nouvellement russe. Entre attraction et rejet, les témoignages rassemblés ici par la journaliste russe Svetlana Alexievitch dessine un portrait à la fois nuancé et terrible de ces hommes et femmes qui aujourd’hui racontent et font l’Histoire de l’empire.

La forme adoptée par l’auteur destabilise un peu au début de la lecture. On entend des voix désespérées, rageuses, rêveuses ou mélancoliques, une polyphonie cruelle qui parle d’êtres à la fois terriblement proches et irréductiblement lointains. Puis on plonge dans de longs récits individuels où l’Histoire et l’histoire tissent des liens indissolubles. Le micro tendu par la journaliste devient ce viatique désespéremment recherché pour évacuer la terreur de la fin programmée des vieux rêves, même lorsque ces rêves ont tout du cauchemar.

Dans la première partie, l’auteur rassemble les souvenirs et les témoignages de l’immédiat après révolution démocratique. Les très nouveaux russes regardent souvent avec terreur et indignation l’abandon de la puissance de l’Empire rouge pour quelques poignées de dollars et un capitalisme guerrier. Même les pires horreurs commises par le régime soviétique et notamment les purges de 1937, dont nombres de témoins ont été victimes soit directement, soit au sein de leurs familles, tentent de trouver des excuses à la folie destructrice de Staline, rappelant souvent que la construction d’un nouveau monde ne peut se faire sans l’écrasement brutal de l’ancien. On plonge alors avec les témoins dans un récit halluciné de cette « réalité » soviétique dont aucun roman n’a jamais atteint l’absurdité et le terrible arbitraire. La suspicion, les dénonciations, les procès, les purges, le goulag, la relégation, la faim, la peur, tout cela irrigue les récits. Le lecteur ne peut alors qu’imaginer ce qu’aurait dû être la joie de ces hommes et femmes enfin libérés de ce terrible joug, mais rien n’est simple dans cet étrange empire. On regrette l’égalitarisme, la « douceur » de vivre, le respect des règles, la puissance surtout et parfois même le plaisir de faire peur au monde.

La seconde partie se promène dans la décennie 2002-2012, le retour de la puissance, l’apparition d’un nouveau maître au Kremlin et le cruel réveil d’une génération pour laquelle la terreur rouge et l’empire soviétique n’étaient que l’histoire de leurs parents. La guerre dans les républiques après l’éclatement de l’empire, la terrible violence inter-ethniques, la désespérante profanation des vieilles amitiés, lorsque le voisin hier ami devient bourreau ou victime. Vu d’Occident tout cela semblait presque irréel, alors qu’on massacrait avec une terrible violence au coeur de l’Europe d’au-delà du Caucase.

Une chose traverse ces récits, malgré la folie ou la barbarie, l’amour résiste, apparaissent ici ou là des îlots d’amour et de tendresse même au coeur de la pire violence. Rendant ainsi leur humanité à ces êtres que les témoignages semblent laisser si loin de nous parfois. Et autre chose demeure, terrifiant, il y a des lieux où la violence et la soumission semblent ataviques. Comme si une longue histoire de violences ne pouvait déboucher sur autre chose que sur la perpétuation de la violence. La hache est là et attend son heure comme le dit un témoin. Il faut toujours garder espoir dans l’être humain dit-on, mais cet espoir lorsqu’on referme ce livre semble si ténu, si incroyablement ténu….