Figurer l’extrême violence — Actuel Moyen Âge

Comment l’extrême violence et ses représentations, hier comme aujourd’hui, reflètent les peurs d’une société face à ses propres dérives… Le Journal d’un bourgeois de Paris, racontant la reddition de Meaux à Henri V en 1422, en pleine guerre de Cent Ans, présente un épisode tout à fait singulier. Le roi d’Angleterre fait décapiter un prisonnier, […]

via Figurer l’extrême violence — Actuel Moyen Âge

Vision of Humanity – un autre regard sur le monde tel qu’il va….

http://www.visionofhumanity.org/#/page/indexes/global-peace-index

La violence est une merveille. Elle est télégénique, elle provoque des réactions en chaîne, des débats à n’en plus finir, des avis définitifs, des larmes de crocodile et une nouvelle forme de violence. Verbale ou physique, elle est une constante de l’Histoire d’homo sapiens et semble habiter chacun d’entre nous. Subie ou imposée, la violence n’a ni frontière, ni religion, ni couleur politique, ni sexe. Sans âge, elle semble inhérente à toutes les relations humaines.

Pendant quelques décennies après la seconde guerre mondiale, la violence a semblé cédé un peu de terrain. Un peu. Malgré les conflits plus ou moins chauds, il semblait que la crise traversée par le monde entre 1914 et 1945 avait porté ses fruits et rendu les humains plus volontaires dans leurs désirs de paix.

Cette tendance a pris fin il y a une petite dizaine d’années. Guerres au Moyen Orient, conflits économiques et sociaux et terrorisme ont fragilisé les désirs de paix et ceux qui se battent au quotidien pour améliorer les choses. Et c’est là que je veux revenir sur le rôle des médias.

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En tant que sociétés, en tant qu’individus, en tant que groupes humains, nous pourrions choisir de promouvoir les bonnes actions, d’éclairer ce qui marche et ce qui va vers la paix, la concorde et le dialogue. Nous pourrions aller vers les médias intelligents, constructifs et nuancés. Nous pourrions choisir de valoriser films et séries jouant la carte de la concorde et de l’humour. Mais les quelques tentatives qui ont été commises ces dernières années sont tellement grotesques qu’elles ne portent pas au delà de quelques très bonnes âmes. Il faudrait d’ailleurs nous questionner sur notre aptitude à vouloir du bien à nos congénères…

Mais qu’on le veuille ou non, nous faisons le succès d’une téléréalité basée sur les instincts les plus viles. Nous faisons le succès de films violents voire barbares. Nous adorons la castagne et les débats qui se finissent en pugilat. La politique doit être la plus sale et vulgaire possible avec force anathèmes et accusations et nous nous régalons de chaque fait divers sordide, surtout quand ils mettent en scène des enfants et du sexe.

Si, comme moi, vous regardez un peu la télé, allez au cinéma, lisez la presse, voire lisez tout court, il est difficile, voire impossible de passer une journée sans être exposé à une forme ou une autre de violence. Violence physique, psychologique, violence terroriste, violence d’Etat, violence gratuite, violence verbale, violence sociale, impossible de passer au travers. Sauf à vivre sur une île déserte, coupé du monde et de ses turpitudes.

Affaire de gènes alors? mauvaise compréhension des thèses de Darwin, soumission niaise à la « loi de la jungle »? Si nous considérons comme le prétendent les philosophes que l’homme est supérieur à toutes les autres créatures à la surface et sous la surface de cette petite planète, alors la violence ferait partie du décor puisqu’en 100 000 ans d’Histoire, la violence n’a pas disparu.

Nous avons tous lu Machiavel, nous avons tous appris que la violence fait parti de la « big picture » comme disait une directrice de création assez remarquablement méchante et sotte. Mais cette affirmation qui date déjà de quelques six siècles et qu’on nous ressert ici ou là à l’occasion ne pourrait elle être remise en cause? Après tout, si le président américain G.W Bush avait, au nom de sa foi et de son engagement de « born again » choisi de ne pas répliquer aux attentats du 11 septembre 2001 par une guerre préventive en Irak, on peut imaginer que la situation au Moyen Orient serait peut être un peu moins désespérée. Mais un président américain avait fait le choix du dialogue face à la violence terroriste. Le résultat ne s’était pas fait attendre. Traité des faible et d’incapable, voire de traitre, Jimmy Carter avait été balayé par un acteur prêt à en découdre avec le monde entier pour protéger les boys. Peu de voix s’étaient alors faites entendre pour défendre la tentative de l’ancien président. Qui est aujourd’hui unanimement salué comme promoteur de paix et comme mourant d’un cancer….oui il faut être mourant pour qu’on trouve que la paix et la concorde peuvent être autres choses que des vaticinations de dame patronnesse.

La paix n’est séduisante qu’en creux. On en parle quelques jours au moment de la désignation des prix Nobel de la Paix. On salue les actions positives et on interview avec hargne les heureux nommés. Nous aimons, nous nous délectons de la violence. Car la dénoncer permet de se positionner dans le camp du bien. Parce que soutenir certaines violences permet d’être dans le camp des réalistes. Certaines violences sont acceptables quand on n’en est pas victimes. Et les médias jouent à fond la carte de l’échelle de la violence acceptable.

Une chose est certaine, tant que nous nous délecterons du spectacle de la violence, nous ne pourrons pas lutter réellement contre elle, ni contre ses terribles conséquences. Tant que nous ne refuserons pas la logique de la mise en scène de nos instincts les plus viles, nous serons incapables de faire ce pas hors de l’Histoire, vers une humanité assagie.

Un vœu pieux? Sans aucun doute, mais après tout, sur cette question comme sur tant d’autre, le premier pas ne peut être fait que par nous-même. Refuser le diktat de la violence mise en scène est un petit pas. Il n’arrêtera pas la violence, mais il changera un peu le regard sur l’autre et laissera plus d’énergie pour tenter une autre aventure.

C’est ce que propose le site « Vision of Humanity », non une négation de la violence réelle, mais une tentative de regarder la « réalité » autrement….

Dan Simmons – L’échiquier du mal

http://www.amazon.fr/L%C3%A9chiquier-du-mal-Dan-Simmons-ebook/dp/B00OUXPRIS/ref=sr_1_1?s=books&ie=UTF8&qid=1445264662&sr=1-1&keywords=l%27%C3%A9chiquier+du+mal

Les thèmes du bien et du mal, leur apparent affrontement permanent, leur prépondérance dans la littérature sont au cœur de ce roman de science fiction. Dan Simmons, écrivain américain né après la seconde guerre mondiale, en pleine guerre froide et à l’aube de la chasse aux sorcières qui vit le « rouge » érigé en agent du mal absolu, livre ici un roman noir et haletant sur la question. 51boz6kaMEL__BO2,204,203,200_PIsitb-sticker-v3-big,TopRight,0,-55_SX324_SY324_PIkin4,BottomRight,1,22_AA346_SH20_OU08_

L’ouverture se fait, comme dans un comics bien connu, dans les entrailles de l’horreur du XXè siècle, un camp d’extermination nazi. Un jeune juif se retrouve sélectionné pour un jeu diabolique. Quelques quarante années plus tard, devenu professeur de psychologie, psychiatre et spécialiste de la violence, il voit réapparaître le maître de ses cauchemars. S’engage alors une lutte à mort entre quelques êtres « normaux » conscients du danger que représentent ces maîtres du mal, vampires psychiques et joueurs pathologiques sur l’échiquier de l’histoire contemporaine américaine.

Le thème est séduisant et on est pris par le récit haletant et parfaitement maîtrisé. Petite déception dans la forme, beaucoup de répétitions, des longueurs et des redites avec des épisodes qui de loin en loin se ressemblent diablement. Manque également un peu de nuances, car cet affrontement dantesque a des relents bibliques et évangéliques assez désagréables. Mais c’est sans doute la loi du genre. Peut être également que la quinzaine d’années écoulées entre l’année de publication et ma lecture rende le livre un peu obsolète dans son traitement de ces questions, une impression de déjà lu/vu qui lui ôte une partie de son efficacité.

Autre avis sur ce livre/.

Jaume Cabré – Confiteor (trad. Edmond Raillard) – Actes Sud

confiteor,M118831Il y a des familles où on sait qu’on ne devrait pas être né. C’est le constat que fait très vite Adria Ardevol, enfant unique d’un couple où le père veut le transformer en linguiste de génie tandis que la mère le veut violoniste virtuose. Dans le grand appartement barcelonais, la famille se dissout dans la recherche silencieuse du père et la froideur de la mère, sous le regard amoureux de la bonne. Adria lui tente de comprendre pourquoi ses parents l’aiment si peu, lui qui avec l’aide du shérif Carson et du chef arapaho Aigle Noir, se fraie un chemin discret dans les fantasmes de ses parents.

Ce récit d’un vie pourrait être la lente aventure de la vie d’un homme, mais par la magie du verbe et de la construction il se transforme en Histoire Humaine où se déploie l’insoluble question du Mal. Des violences inquisitoriales à l’Europe contemporaine en passant par la barbarie nazie et le franquisme, les multiples narrations dévident un même fil d’Ariane qui tisse une toile en ombre et lumières de la vie des hommes.  Ce qui eèrst fascinant c’est la manière dont Jaume Cabré embarque son lecteur attentif dans une narration où la marque du temps se brouille, où les personnages se mélangent pour dire la même essence humaine de la violence et du Mal.

D’une forêt au bois exceptionnel à l’appartement univers du savoir d’Adria Ardevol, le lecteur est invité à regarder se dérouler le destin de dizaines d’hommes et de femmes, unis un instant de hasard par la magie d’un violon d’exception ou par la conviction que leur foi vaut la mort de tous ceux qui ne pensent pas comme eux. Dans ce maelstrom Adria découvre que son père, collectionneur passionné a su habilement profité des retournements de l’Histoire pour concevoir sa collection, que sa mère est une femme d’affaire redoutable, qu’il a une demi-soeur venue du fond d’un âge insondable et que le violon qui l’a tant fasciné est au coeur d’une longue histoire de malheurs et de violence.

Car au-delà d’un roman sur la vie d’un homme, Jaume Cabré construit une fresque abyssalle sur le Mal et son imprégnation dans l’Histoire des hommes. Il questionne avec Adria cette inconnaissable compagne de l’homme, hydre aux mille visages, combattue mais toujours renaissante, dans les prisons sinistres de l’Inquisition, dans la haine antisémite des nazis, dans la violence franquiste ou dans le nouvel extrémisme islamiste. Tous ces visages du Mal qui s’insinuent dans les cauchemars de l’humanité et prennent brutalement vie au détour d’un pays, d’un fleuve, d’une forêt ou d’une ruelle sombre. Malheureusement, à l’image du vieil Adria dont la formidable intelligence et le savoir encyclopédique sont asséchés par les attaques de la maladie d’Alzheimer, la mémoire de l’Homme finit toujours par oublier les terribles stigmates du Mal permettant ainsi à la bête immonde de resurgir au détour d’un place rouge du sang de l’Innocente.

Un roman bouleversant et magistral (quelle tradution!)

Cinéma – Twelve years a slave

Les critiques ont tout dit sur ce film. L’extraordinaire performance des acteurs, la photo de cette vénéneuse beauté sudiste, la peinture brutale et définitive de l’esclavage dans les états pas encore confédérés. Alors que dire de plus, sinon le terrible malaise, le sourd désespoir qui accompagne tout le film. La colère, la haine même envers ces petits blancs esclavagistes et leur monde stérile et barbare. Ces petits blancs imbéciles assis sur le misérable pouvoir absolu, sur leurs certitudes de petits maîtres et de tortionnaires, leurs obsessions pour la sexualité, le corps, la force des noirs. Le désir de ces petits blancs assassins de maintenir envers et contre tout un système d’inhumaine inégalité. Leur discours sur la moralité de leur sauvagerie. Mais pire encore, c’est bien le comportement des petites blanches, ces maîtresses de plantations issues pour beaucoup d’entre elles de bas fond ou de milieux populaires et qui accédant enfin à la grande maison deviennent d’horribles mégères, glaçantes de mépris et de haine.

Le réalisateur britannique Steve McQueen, qui nous avait déjà séduit avec Shame et Hunger, met à nouveau les corps en scène. Les corps souffrant sous les coups, les corps courbés sous le poids du travail harassant et du fouet, des coups des maitres et parfois de leur étrange paternalisme. Rien ne parvient à expliquer la folie de l’esclavage, pas plus qu’on ne peut expliquer rationnellement la folie nazie. L’esclavage ne rapporte que peu d’argent par rapport à ce qu’il coûte, les esclaves apprennent vite à se protéger en en faisant et en disant le moins possible. Ce système est économiquement une aberration et humaintement il fut une tragédie en ramenant certains hommes et femmes à la catégorie de « stuck », moins qu’un chien, moins qu’un âne, moins qu’une mule. Tout le film montre l’aberration du système et la sauvagerie des blancs sûrs de leurs bons droits, tournant le message biblique à leur image comme tous les tortionnaires avant et après eux. Ensuite on regarde désespéré la soumission de ces hommes et femmes humiliés, brisés, violés dans leur âme et dans leur chair, ne trouvant un peu de réconfort que dans la chanson, ces hymnes à un dieu si lointain, mais seul lumière dans la longue nuit de leur esclavage. On voit comment la peur fracasse l’idée même d’amitié ou d’entraide. Il faut survivre, puisqu’on ne peut pas vivre, et pour cela il faut accepter l’inacceptable, l’impardonnable. Il faut regarder les hommes et les femmes mourir autour de soi, il faut subir l’avilissement encore et encore, toujours et toujours.

Il y a une la terrible actualité de ce film, pas dans l’inhumanité de l’esclavage, même si le mépris des nouveaux maîtres de toutes les couleurs pour les esclaves modernes n’est guère différent de celui des esclavagistes du sud des Etats Unis. Mais bien dans le désir forcené de petits blancs imbéciles et fats de maintenir leur vision caricaturale du monde et de transmettre par la violence des mots la haine de l’autre, la stigmatisation de l’autre, le viol de l’intimité de l’autre, l’envie de la liberté des autres.

Ces douze années d’esclavage, ces douze années d’un insurmontable cauchemar nous touche parce qu’il nous rappelle ce que nous sommes encore capables de laisser faire, à quelques heures d’avion. Il nous rappelle que nous ne sommes pas si différent de ceux qui sans participer au système directement, en tiraient parti d’une manière ou d’une autre. Ce film est un coup de massue dans nos mémoires factices. Un coup de terrible génie.