Jean-Marie Blas de Roblès – L’île du Point Nemo

« Il n’y a pas de réalité qui ne s’enracine dans une fiction préalable »

point nemoUn roman qui emprunte à Jules Verne, Arthur Conan Doyle et Eugène Sue, une petite merveille de culture et de finesse qui se dévore comme les romans d’aventure de notre enfance, celle d’avant les jeux videos et les smartphone, quand partir au loin se faisait à l’ombre d’un figuier.

Entre rêve et réalité, notre talentueux écrivain nous emmène sur les traces d’un diamant volé, d’une île mystérieuse, dans les méandres d’une entreprise de e-books dirigée par un chinois amateur de seins et de pigeons voyageurs, on suit les déboires d’une jeune fille pris en otage par ses voisins dégueulasses et on entre dans l’esprit débranché d’une mystérieuse inconnue. A la suite de trois héroiques aventuriers on s’aventure sur les mers, dans un train trans continental, dans les airs à bord d’un improbable aérostat et dans un joli chateau écossais.

Jean-Marie Blas de Roblès s’amuse à jeter les petits cailloux de l’amateur de littérature aventureuses et nous donne à déguster les délicats entremets de sa cuisine entre modernisme et tradition. Sa plume légère se fiche avec verdeur et efficacité dans le coeur des dragons de la bêtise et la réaction. Il devient jubilatoire quand il dénonce les tartufferies hystériques qui abêtissent notre pauvre monde et devient délicatement lyrique pour rappeler la beauté d’une culture du partage où l’oralité devient un poème d’humanité teinté d’une ombre de désespérance.

« Des solutions, professeur, lesquelles. Continuer à faire comme si Dieu n’était pas mort depuis deux cents ans? Comme si les sciences pouvaient se suffire à elles-mêmes pour convoquer une éthique? Comme si les Etats offraient encore une once d’espérance? Comme si le capitalisme, le marxisme  ou les autres idéologies globales n’avaient pas montré leur incapacité à assurer le bonheur des peuples? Comme si l’idéologie pouvait être autre chose qu’une prise de conscience individuelle? Comme si la guerre et la paix ne s’étaient pas dissoutes en une malveillance continue »

Bref une vraie merveille à lire et à partager à haute voix, pour rendre hommage au rythme parfait de l’écriture de ce grand des Lettres françaises.

Sur le site de l’éditeur

 

Hubert Haddad – Théorie de la vilaine petite fille – Zulma

Sur le site de l’éditeur

latheoriedelavilainepetitefille02ii-l-572083Un roman tout à fait remarquable par la beauté et la finesse de l’écriture. Hubert Haddad nous emporte sur les voies insondables des spirits à la suite d’une famille, véritable pionnière dans les sciences occultes en un temps où la science dure et les sciences plus ésotériques se rencontrent avec bonheur dans les salons bourgeois et intellectuels. D’une guerre à l’autre, dans un pays en pleine explosion physique avec l’érection des premiers grands buildings new yorkais, et politique avec les débats enflammés autour des droits des femmes, des esclaves noirs et des indiens et moraux avec le retour de formes diverses de religiosité et de puritanisme, l’auteur nous jette à la poursuite des soeurs Fox, petits farfadets du spiritisme.

Hubert Haddad réalise un portrait en creux de l’Amérique du premier capitalisme et des foudres intellectuelles du temps, dans les traits délicats des jeunes filles de cette étrange famille. Supersitition, hystérie, rencontre spirite ou bien juste manipulation habile, impossible de le savoir. Tout fascine, tout réclame l’attention et parfois l’adhésion. Malgré l’humour très présent notamment dans les portraits à peine esquissés des héros du temps tant aux Etats Unis qu’en Europe, l’attachement aux deux jeunes filles prises en otage par le sens des affaires de leur aînée, est indéniable. Il s’attache à leurs semelles de vents et montrent qu’en la matière comme en tant d’autres, la sensibilité de la plus jeune notamment, est en soi une ode à l’humanité.

A lire sans attendre.

Anjana Appachana – Mes seuls dieux (trad.Alain Porte) – Zulma

9782843046438FShttp://www.decitre.fr/livres/mes-seuls-dieux-9782843046438.html

Les nouvelles de cette auteure indienne raconte le quotidien que nous commençons à voir poindre dans les médias. La triste place des femmes dans une société en pleine mutation économique mais encore terriblement attachée à des pratiques culturelles étouffantes. Le rôle des mères et des belles-mères dans la difficulté pour les femmes de s’affranchir enfin, ce que la sociologie a démontré à de nombreuses reprises. On regarde aussi ces hommes faibles, ces fils trop chéris, ces mâles incapables de dominer leurs tristes appêtits et que la loi refuse de punir pour leurs actes. Mais l’humour étant une arme redoutable pour ridiculiser les tristes mâles indiens, Anjana Appachana s’amuse également à mettre en scène un ouvrier retord et menteur qui parvient pourtant à grimper les échelons tout en restant ostensiblement le roi des fainéants.
Huit nouvelles pour regarder l’Inde se débattre entre la modernité brutale initiée dans le libéralisme économique et la tradition maintenue à toute force au sein des familles. Pour regarder la cruauté au coeur de ces familles bourgeoises où la mariée est une source de revenus et une esclaves en devenir.

Cruelles et moqueuses, ces nouvelles parlent d’un combat quotidien, celui qui se déroule dans le champ clos de la famille. Un lieu qui est décidément celui des conflits les plus meurtriers de l’histoire….