Sefi Atta – L’ombre d’une différence (trad. Charlotte Woillez) – Actes Sud

sefi attaY a t’il une spécificité féminine irréductible aux cultures locales? C’est ce que semble démentir Sefi Atta et pourtant c’est ce qu’on ressent à la lecture de ses romans. Comme si ses héroines nigérianes, parties tentées l’aventure étrangère, mais toujours irrémédiablement attirée par leur terre natale, se fondaient sans bruit dans le grand être féminin, celui de la reproduction de l’espèce, quasi obligatoire, celui de la difficulté de s’arracher aux lourdeurs culturelles et familiales, celui de la dure confrontation au monde du travail où on attend toujours autre chose de celles qui comme leurs congènéres masculins tentent de survivre dans la grande et ténébreuse économie du marché de tous contre tous.

Sefi Atta n’est pas dans le pathos, ni dans la mièvrerie. Elle aime les femmes, les modernes, les anciennes, les traditionnelles et les divergentes. Elles en parlent avec générosité et tendresse, mais n’évite jamais les coups de griffe sur les mauvais côtés, les vilaines manipulations et les désastreuses tendances à juger. Elle décrit avec finesse et un humour parfois caustique le quotidien d’une quadra nigériane, exilée à Londres dans une société d’aide aux ONG, hésiter entre sa vie tranquille mais froide à Londres et le retour bruyant et éreintant auprès des siens à Lagos. Déola regarde avec un peu de condescendance les aléas personnels traversés par ses soeurs, cousines et tantes auprès de maris fugueurs, menteurs et éternellement adolescents. Elle écoute les craintes de la transmission du SIDA dans le sein de la famille et critique les cris d’orfraie des femmes de sa famille incapables de vivre loin des hommes.

Une aventure d’un soir conduit la jeune femme à être d’un seul coup moins dure avec les siennes et plus critiques envers sa propre vie. L’accident de préservatif qui jette le doute sur la maladie puis sur la grossesse montre à la fois la solitiude face à la peur mais également le soutien même critique de sa famille. Elle découvre aussi que l’acculturation est parfois un moyen de survie pour ceux et celles qui refusent les normes terribles imposées par le groupe, notamment sur les questions d’orientation sexuelle.

Ce roman construit autour d’un moment de la vie de Déola parle de nous toutes, de nos doutes, de nos peurs, des lourdes pressions sociales et de la difficile et solitaire liberté. Comme dans ses précédents romans, l’auteure pose de loin en loin la question des rapports en blancs et noirs, entre Afrique et Occident. Elle analyse en quelques mots le rapport de dépendance/défiance qui anime les deux parties et la difficile marche de l’Afrique vers l’autonomie, autonomie largement combattue par un occident très conscient des richesses qui pourraient lui échapper. De la belle littérature…

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Sefi Atta – Nouvelles du Pays (trad. Charlotte Woillez) – Actes Sud

http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature-etrangere/nouvelles-du-pays

Après le très beau « Avale » où l’auteure mettait en scène le combat d’une génération de jeunes femmes décidées à prendre leur destin en main, dans un Nigéria sombre, Sefi Atta revient avec une séries de nouvelles construites au coeur de ce Nigéria chéri et haï où les femmes se battent chacune à leur manière pour exister. Entre les croyantes, les femmes d’affaire, les jeunes filles, les mères de familles, c’est tout un microcosme où le féminisme s’habille de mille nuances de couleurs. Cette marque de fabrique de l’auteure nigériane permet de voir assez précidément la société civile qu’elle soit à Lagos, Londres ou dans la banlieue américaine.
Onze nouvelles pour parler d’une société où la folie évangéliste s’incarne dans une vision de la vierge sur un pare-brise dans une casse, où l’islamisme se répand comme une trainée de poudre avec son lot de punitions d’un autre âge. Dans les deux cas, les héroines de ces nouvelles sont partie prenante du système, tout en voyant les limites, mais en restant incapables de s’affranchir de la pression sociale. Ces nouvelles sont également un instanténé de la situation explose de cet eldorado pétrolier où les extrémismes religieux rejouent des haines tribales.
L’auteure nous présente ensuite différents moments où la vie peut basculer sans coup férir, pour un peu d’argent parce qu’il faut guérir un enfant de la fièvre, quand la folie grignotte petit à petit les fondations d’une famille ou que l’appât du gain vise ces enfants qui s’embarquent dans le vie périlleuse des yahoo-yahoo, ces arnaqueurs du web.
Toutes les nouvelles sont différentes, elles rendent compte de la diversité d’une population qui dans le pays ou en exil tente de vivre au mieux avec les règles non écrites de la société nigériane où la corruption est un mode de vie. Mais loin d’une vision misérabiliste ou remplie de commisération, Sefi Atta donne à voir une société en mouvement constant, vivante et vibrante où les femmes trouvent toujours un moyen de vivre leurs rêves, mêmes les plus humbles.
On voudrait parler de la langue vive de l’auteure, mais difficile d’avoir un jugement quand on lit une tradudction, cependant, Charlotte Woillez donne une musique à sa prose, qui entre dans la tête et ne quitte plus le lecteur. On sent la chaleur, la poussière, les odeurs diverses, on sent l’air glacé de ce bureau américain où des parents viennent chercher leur carte verte, ou encore la propreté méticuleuse d’une maison américaine. Nul doute que tout cela est présent dans le texte de Sefi Atta et que sa traductrice a réussi à en rendre toutes les nuances.
Une bien belle auteure décidément…